Cette histoire se déroule en 1830. À cette époque, le plus important produit d'exportation de l'Empire britannique des Indes, et la source d'enrichissement incomparable pour les bureaucrates corrompus de la dynastie Qing, était l'opium. En effet, les compagnies maritimes britanniques exportaient vers la Chine 40 000 caisses d'opium par an, payées en lingots d'argent. Cultivé à bon compte dans leurs possessions du Bengale, la consommation de cette drogue se répand dans toutes les villes chinoises touchant tous les milieux, petites gens, fonctionnaires riches, lettrés et commerçants qui se font aménager des fumoirs somptueusement décorés. Certains s'inquiètent des effets dévastateurs de cette drogue introduite en contrebande avec la complicité des fonctionnaires et des marchands de Canton, et ce malgré les interdictions répétées de l'empereur. Un haut mandarin, Linzexu, résume ainsi la situation : « Si nous continuons à laisser prospérer ce trafic, non seulement nous nous trouverons sans soldats pour résister à l'ennemi, mais aussi sans argent pour équiper l'armée. » C'est cet homme lucide que l'empereur dépêche en 1839 à Canton avec pour mission d'éradiquer le trafic de l'opium. Linzexu annonce que les vendeurs et les consommateurs seront poursuivis. Il ordonne aux marchands étrangers de livrer les caisses de drogues entreposées dans leurs navires, fait cerner par ses troupes le quartier des « factories » où sont parqués 300 Occidentaux, en majorité des Britanniques, et somme quelque 800 Chinois qui travaillent pour eux de les quitter sous peine de décapitation.
La « boue étrangère » commence à être brûlée devant des centaines de spectateurs. L'atmosphère est survoltée. L'envoyé britannique à Canton, qui fit « acheter » par la couronne britannique les 20 000 caisses d'opium saisies par la Chine, parvint à convaincre la reine Victoria que l'Empire chinois était coupable d'avoir « détruit les biens de la Couronne ». Une expédition punitive fut envoyée. C'est la « guerre de l'opium ». Les hostilités ne furent suspendues que par le traité de Nankin signé en 1842, au terme duquel le céleste empire ouvre cinq ports au commerce avec Londres, leur verse une indemnité de guerre et leur cède Hong Kong (restituée en 1997). De l'opium, il n'est question dans aucune clause du traité. Huit ans plus tard, ce sont 50 000 caisses qui sont importées. La drogue est fumée mais aussi mâchée, elle rentre dans la composition de multiples comprimés, poudres et sirops. Dans le monde ouvrier, l'opium fait concurrence à l'alcool... De la pipe en jade ou en argent à celle en bois, les modèles utilisés pour fumer l'opium en Chine sont variés, mais tous ont en commun un long tuyau et un fourneau percé d'une ouverture dans laquelle on met la boule d'opium enflammée. En Turquie, à la même époque, on utilise le narguilé pour fumer le tombeki (tanbak), un tabac très fort mélangé à l'opium...
Au XXe siècle, c'est au tour des Japonais d'exploiter le désordre politique du pays et l'appétence des Chinois pour les drogues, en organisant l'intoxication massive du pays à l'opium, la morphine, l'héroïne, la cocaïne... et en créant l'État fantoche du Mandchoukouo, le premier narco-État de l'histoire, pour financer leur mainmise sur la Chine. Après la prise du pouvoir de Mao, l'opiomanie baissa rapidement pour disparaître presque totalement. Aujourd'hui, les Chinois considèrent avec amertume cette longue partie de leur histoire.
Actuellement, c'est l'Afghanistan qui est le premier producteur d'opium et de ses dérivés telle l'héroïne (92 % de la production mondiale). Corruption de hauts fonctionnaires, principal gagne-pain du peuple afghan (et principal revenu des talibans), la nouvelle guerre de l'opium qui y est menée par les États-Unis et l'OTAN risque fort d'être sans lendemain, et la dépendance qui ruine la vie des jeunes et des moins jeunes du monde entier continuera à régner en... héroïne !

