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Liban - Patrimoine

Les grottes de Jeïta entre passé glorieux et avenir incertain

Depuis de nombreuses années, la gestion des grottes de Jeïta alimente une polémique soutenue, sans pour autant aboutir à une vision concrète quant à l'avenir de ce site d'une richesse archéologique considérable. Sami Karkabi, éminent spécialiste du sujet et ancien chef du service spéléologique auprès du ministère du Tourisme, relate les faits.

Camille Chamoun et Saëb Salam inaugurant, le 23 août 1956, l’accès touristique de la rivière souterraine. (DR)

Un talk-show animé par Ghada Eid et diffusé il n'y a pas très longtemps sur la New TV était consacré à dévoiler l'anomalie de la concession accordée en 1993 par le ministre Nicolas Fattouche, au but d'exploiter touristiquement les grottes de Jeïta, à Nabil Haddad, directeur de la Société Mapas. Les intervenants étaient : l'ancien ministre du Tourisme, Élie Marouni, le journaliste Georges Bachir et l'ingénieur civil Samir Baroud, président de la municipalité de Jeïta.
J'ai appris à l'occasion de cette interview que l'exploitation des grottes de Jeïta, qui devait prendre fin en 2013, jouissait d'une rallonge de neuf ans. Cinq accordés par le ministre Nicolas Fattouche et quatre par le ministre Joe Sarkis.
Je me dois d'intervenir, car il s'agit de l'avenir de ce complexe qui a déjà subi des dommages irréversibles de son écosystème et de son environnement : dommages dus principalement à la méconnaissance totale du milieu souterrain de son gestionnaire et, plus grave encore, à l'ignorance des nombreux conseils qui lui ont été prodigués par des spéléologues libanais, destinés à prévenir la dégradation des lieux.

Les galeries supérieures
Pour rappel, les galeries supérieures de Jeïta ont été découvertes par des spéléologues libanais en 1958 à l'occasion d'une escalade souterraine hasardeuse de plus de cinquante mètres. Le projet de leur aménagement est né en 1963 avec l'accord et les encouragements du président Fouad Chéhab. Afin de protéger l'environnement de ce lieu unique et prévenir toute contestation de la part des propriétaires des parcelles surplombant les grottes, il a été procédé à l'expropriation d'environ 160 000 m2. Les parcelles expropriées appartenaient aux familles Sfeir, Tohmé et aux pères paulistes.
Les galeries supérieures, de par leur morphologie, comportent une partie basse située à 98 mètres (le débouché du tunnel actuel) et une partie haute située à 161 mètres, totalisant un dénivelé de 63 mètres. Le projet initial prévoyait le percement de deux tunnels : le premier, d'une longueur de 116 mètres, débouchant dans la partie haute, servant de point de départ pour la visite touristique, et le second de 120 mètres destiné à la sortie de la caverne. Le circuit touristique souterrain aurait eu dès lors un développement de 900 mètres (au lieu des 450 mètres d'aujourd'hui) permettant de découvrir de nouvelles zones richement concrétionnées. Pour des raisons pratiques et économiques, il a été décidé de percer en premier lieu le tunnel destiné à la sortie des visiteurs. Ce projet a été exécuté en 1967 et l'aménagement des 450 premiers mètres en 1968. Le percement du second tunnel était prévu pour 1975.
La grotte aurait ainsi été équipée d'un sas d'entrée et d'un sas de sortie, mettant la caverne à l'abri de toute mutation climatique et permettant une autorégulation naturelle, tout en favorisant la stabilisation de son écosystème.
Il y a trois ans (2007), les parcelles expropriées en 1963 par l'État libanais, situées à l'est de l'exploitation actuelle, ont été restituées à leurs propriétaires, les Sfeir. Cette transaction a rendu caduc tout espoir de réaliser à l'avenir le projet initial, à moins d'envisager une réexpropriation ou, à défaut, la location du terrain en question, ou encore un partenariat avec leurs propriétaires. Le coût en serait prohibitif, mais souhaitable. Le ministère du Tourisme est-il ou était-il au courant de cet arrangement ?

Exécution et finalisation de la première phase du projet
La topographie destinée à localiser l'ouverture du tunnel d'accès aux galeries supérieures a été réalisée par des spéléologues libanais, l'aménagement des lieux a été l'œuvre de la société consultante libanaise Dar el-Handassa Shair and Partners. Le cheminement intérieur de la caverne a été réalisé par l'architecte libanais Ghassan Klink, la pose des câbles électriques et l'éclairage par l'ingénieur électricien libanais Khalil Ghanouni. Ce projet a été réalisé grâce à Mme Nadia Kettaneh et à cheikh Michel el-Khoury, tous deux proches du président Charles Hélou.
Le tracé de la route menant aux grottes et les travaux d'exécution et d'asphaltage ont été réalisés par appel d'offres et adjudication par le ministère des Travaux publics. Les capitaux nécessaires pour leur exécution ont été assurés par ce même ministère, conjointement avec le ministère du Tourisme et le Conseil national du tourisme. Le parking était gratuit. Le complexe Jeïta comportait trois volets d'exploitation indépendants : la télécabine adjugée à la société Boulos Boulos, la visite de la rivière souterraine et celle des galeries supérieures. Le visiteur pouvait emprunter la remontée mécanique ou parcourir à pied la distance qui le séparait de l'une ou de l'autre grotte, question de choix ou de budget. Le chemin piétonnier dépouillé de toute construction mettait en valeur le cadre naturel ambiant semi-
forestier.
Une vaste plate-forme dominant la vallée accueillait le touriste à sa descente de la télécabine. Un restaurant et une cafétéria gérés par l'École hôtelière permettaient un arrêt gastronomique.
En 1973, les deux grottes avaient accueilli 435 000 visiteurs. Le taux de fréquentation mettait en danger la conservation des grottes. À titre préventif, la visite des galeries supérieures se faisait par groupes à intervalles réguliers, l'entrée et la sortie du tunnel étaient protégées par un sas composé de deux portes. Prévention provisoire. Il était impératif, afin d'assurer la visite du plus grand nombre de touristes tout en protégeant l'écosystème des lieux, de passer à la seconde phase d'exécution du projet, celle du percement du second tunnel prévu pour 1975. L'année d'avant, j'avais été relevé de mes fonctions de chef du service spéléologique auprès du ministère du Tourisme pour refus d'obtempérer aux ordres venus de haut lieu d'accorder la poursuite du projet à un architecte libanais non qualifié, d'après moi, pour ce genre de travaux. J'ai été remplacé à la gestion des grottes par Michel Meaïké, tout en étant muté à un service appelé pompeusement « service des exploitations ». J'ai alors présenté ma démission, qui ne fut pas immédiatement acceptée, demeurant à la disposition des responsables du tourisme.

Intermède
Les grottes ont été fermées au mois de juillet 1975. La municipalité de Jeïta, les employés de la grotte et nous-mêmes avons pris l'initiative, afin de prévenir tout vandalisme, de murer les entrées des deux grottes.
1981 : à la faveur d'une longue accalmie et à la demande du Conseil national du tourisme, nous avons entrepris de réhabiliter le site. Il a fallu procéder à une nouvelle fermeture suite à l'invasion israélienne en 1982.
1990 : la station de départ de la télécabine a été totalement détruite ainsi qu'une grande partie du parking lors des derniers jours de la guerre de quinze ans. Les autres bâtiments n'avaient subi que de faibles dégâts dus aux vols et à l'abandon.
1991-1992 : à la demande des ministres Talal Arslane et, plus tard, de Nicolas Fattouche, je remettais à Nasser Safieddine, leur conseiller et en même temps directeur général du Conseil national du tourisme, un rapport exhaustif destiné à restaurer les dommages causés à Jeïta. Ce mémorandum portait la signature de l'hydrogéologue Michel Majdalani, de l'ingénieur civil Samir Baroud et de moi-même. Nous préconisions de redonner aux lieux leur aspect originel. Le rapport insistait entre autres sur la poursuite de l'aménagement des galeries supérieures par le percement d'un nouveau tunnel.
1993 : un autre conseiller auprès de M. Nicolas Fattouche, Joseph Haïmari, me prie de me rendre en toute confidentialité à son domicile beyrouthin. Il m'apprend que le réaménagement de la grotte avait été confié à une société allemande. Je lui ai demandé pourquoi allemande et non libanaise. La seule réponse fut que le ministre Fattouche désirait me voir.
Je me rendis donc au ministère du Tourisme. M. Fattouche me confirme les propos de M. Haïmari, à savoir que le réaménagement de Jeïta et sa gestion ont été confiés à une société internationale allemande spécialisée dans ce domaine et qu'il souhaitait ma collaboration auprès de son ministère. Vu mes précédents déboires avec ce même ministère, j'ai répondu que je préférais travailler avec la société allemande et non avec l'État libanais. La réponse de M. Fattouche fut cinglante : « Nous savons que vous n'aimez pas l'État libanais, mais sachez que l'État ne vous aime pas non plus. »
Je ne suis retourné qu'à de rares occasions à ce ministère. J'ignorais encore que cette fameuse société internationale appartenait à M. Nabil
Haddad.

Quelle société française?
«Jeïta retrouve sa splendeur»: compte-rendu de L'Orient-Le-Jour du vendredi 7 juillet 1995 de May Makarem, couvrant la nouvelle inauguration des grottes par Nicolas Fattouche. Cet article soulignait entre autres l'absence des notabilités de Jeïta et celle des localités environnantes. Il n'était nullement question des découvreurs de ces grottes. Reportage qui lui a valu une réponse de Nasser Safieddine, conseiller du ministre Fattouche : « Début 1993, S.E. le ministre a demandé à M. Sami Karkabi de préparer une étude pour l'éventuelle réouverture de la grotte de Jeïta. En conséquence, M. Karkabi a remis un rapport dont vous trouverez une copie ci-jointe. De plus, et suite à la proposition (comprendre le rapport) de M. Karkabi, S.E. le ministre l'a chargé de trouver la société française pour l'exécution des travaux nécessaires à la réouverture de la grotte. »
Faux, archifaux. J'avais bien remis une étude exhaustive à M. Fattouche, mais il ne m'a jamais chargé de trouver « une société française, etc. ». J'aurais d'ailleurs refusé, ne pouvant dénigrer les hautes qualifications des Libanais capables d'accomplir sur le plan du spéléo-tourisme une réalisation hors du commun. Il est vrai que le 27 décembre 1992, une visite de reconnaissance sur les lieux avait réuni M. Fattouche, mon collègue Georges Farra et moi-même, dont le but était d'évaluer les dégâts. Un collègue et ami, Paul Dubois, de passage au Liban, spéléologue, propriétaire et gérant de la célèbre grotte de La Clamouse, située au cœur des Gorges de l'Hérault, en France, s'était joint à nous. Il n'a été nullement question de faire appel à une société étrangère pour entreprendre les travaux de restauration du site extérieur. Par ailleurs, Paul Dubois avait suggéré le jumelage des grottes de Jeïta à la grotte de La Clamouse.
M. Safieddine poursuit dans sa lettre : « En réponse, M. Karkabi a avisé le ministre ainsi que le directeur général (Mohammad el-Khatib) qu'il ne souhaitait pas traiter avec l'État. »
Également faux. Ce n'est qu'après que la concession eut été accordée à la société Mapas que M. Fattouche m'a demandé de coopérer avec le ministère et non avant.
M Saffiedine encore: « J'ajouterai aux faits relatés ci-dessus que les travaux qui ont été exécutés actuellement dépassent en ampleur les travaux proposés dans le rapport de M. Karkabi, à qui je dois tous mes respects pour les efforts et le travail qu'il a fournis. »
« Dépassent en ampleur les travaux ». Qu'en est-il aujourd'hui du dépassement et de l'ampleur des travaux ? Je me contenterai de quelques réflexions, dans l'espoir qu'une expertise sur place démontrerait les abus commis. Je signalerai en particulier, la dégradation totale et irréversible des concrétions présentes le long des premiers cent mètres des galeries supérieures. Responsabilité incontournable de son gérant actuel.
L'environnement immédiat des grottes a été spolié : bâtiments construits sans autorisation préalable, minable et incongru mini-zoo, bas-reliefs et sculptures d'un goût douteux jalonnant tout le circuit pédestre, monumentale sculpture obstruant l'entrée historique de la rivière souterraine, train polluant alimenté au mazout, hideuse sculpture élevée à proximité du tunnel d'accès des galeries supérieures... Au lieu de quoi, n'aurait-il pas été plus heureux de présenter par une maquette instructive et éducative la configuration géographique des deux cavernes, rivière souterraine et galeries supérieures, tout en incluant un bref historique de leur découverte, de signaler les noms des commanditaires et des réalisateurs de leur aménagement, tous libanais et non allemands ?
Je passerai sous silence le prix du parking imposé et celui du forfait exigé pour la visite des grottes. Quant à la visite de la rivière souterraine, qui pour des raisons sécuritaires, nous affirme Nabil Haddad, a été réduite à 250 mètres au lieu des 600 mètres exploités jusqu'en 1974, elle aurait été l'occasion unique pour les visiteurs du cours d'eau souterrain de découvrir une suite richement concrétionnée, pour ne signaler que le fameux « Pilier de Maxwell », mais aussi de percevoir l'étroite échancrure, aménagée 40 mètres plus haut, des galeries supérieures ; et vice versa, permettre aux visiteurs de la partie supérieure de la grotte de percevoir les barques glissant sur l'eau 40 mètres plus bas.
En conclusion, il faut sauver de la destruction totale cet unique fleuron spéléo-touristique du Proche et du Moyen-Orient.
Un talk-show animé par Ghada Eid et diffusé il n'y a pas très longtemps sur la New TV était consacré à dévoiler l'anomalie de la concession accordée en 1993 par le ministre Nicolas Fattouche, au but d'exploiter touristiquement les grottes de Jeïta, à Nabil Haddad, directeur de la Société Mapas. Les intervenants étaient : l'ancien ministre du Tourisme, Élie Marouni, le journaliste Georges Bachir et l'ingénieur civil Samir Baroud, président de la municipalité de Jeïta. J'ai appris à l'occasion de cette interview que l'exploitation des grottes de Jeïta, qui devait prendre fin en 2013, jouissait d'une rallonge de neuf ans. Cinq accordés par le ministre Nicolas Fattouche et quatre par le ministre...
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