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Nos lecteurs ont la parole

Les oubliés de Dubaï

Par Brigitte DAIGNE
Je suis arrivée aux Émirats arabes unis en 1988 et depuis, on sait ce qui est arrivé à Dubaï, ce paradis de la spéculation. Je ne parle pas de ces établissements financiers dont le métier est de prendre des risques avec l'argent des autres et qui, eux, finiront par s'en remettre. Non, je veux parler de la cohorte de travailleurs expatriés qui furent remerciés à coups de misère et d'oubli.
La valeur d'un pays et de son peuple ne se mesure pas à l'aune de ses gratte-ciel et de ses projets arrogants. Sous ses airs bravaches et rutilants, Dubaï bâtit sa fortune au mépris des sans-grades ou de modestes investisseurs qui ont un jour parié sur leurs compétences et leur sueur à seule fin de s'associer à une providentielle dynamique économique.
Sous les aspects de la modernité, Dubaï avait relégué son administration et ses institutions à leur tribale extraction. En l'absence d'un code du travail, de la déontologie d'une société en devenir, chaque expatrié s'exposait alors, à ses risques et périls, à l'impitoyable dérive financière qui faisait loi : le tout crédit.
Un protectionnisme discriminatoire, une impérieuse justice, les complicités bancaires et un système d'allégeance outrancier chargé d'intimidations et de chantages allaient avoir raison des plus coriaces.
Près de vingt ans plus tard, je cherche encore dans ma mémoire l'exemple d'une réussite à l'américaine, de celle issue de l'immigration, qui distingue les idées portées par la perspicacité et la force de travail.
A contrario, je peux citer nombres d'exemples de faillites personnelles émaillées d'interminables poursuites judiciaires pénales et civiles, de familles anéanties par des luttes inégales, de manque d'humanité d'un système que beaucoup dénoncent et que d'aucuns feignent d'ignorer.
Si la déroute financière révèle le taux de toxicité de Dubaï, aucune mesure gouvernementale n'est venue assainir l'endroit. Les plus chanceux ont réussi à fuir avant la débâcle, d'autres n'ont plus de domicile et vivent dans un campement de fortune ou dans leur voiture parquée à l'écart des regards. D'autres encore croupissent en prison et hantent les tribunaux, cela parfois depuis des années.
Tous ceux dont je parle sont les victimes d'un système économique reposant tout entier sur des opérations supposées, matérialisées un jour par l'endettement des plus hardis. L'interdiction bancaire, la déclaration de cessation de paiement et la prescription ne faisant pas partie de l'arsenal légal et judiciaire de Dubaï, la prison centrale est remplie de cas invraisemblables.
Dans l'Émirat de toutes les extravagances, non loin de la Tour Khalifa, s'y trouve un homme incarcéré depuis un an pour une dette de 30 dirhams... Des cas insolubles aussi, où les prisonniers attendent que la commission sorte de sa torpeur et veuille bien statuer sur leur sort car ils tombent à la fois sous le coup d'une interdiction de voyage et d'une expulsion...
Les dysfonctionnements de la justice sont innombrables. Ici, des négligences d'un avocat véreux et d'un procureur depuis destitué entraînent des mois supplémentaires d'enfermement injustifié. Là, un autre est détenu depuis quatre ans pour une affaire de 30 000 dirhams (environ 8 000 $), il attend toujours la révision de sa condition (à la peine pénale une fois accomplie, succède la peine civile qui dure tant que dure la dette). Il suffit de savoir ce que coûte la journée d'un prisonnier pour évaluer l'incongruité de sa peine !
À l'extérieur, mais pas toujours, un membre de la famille, un ami, un avocat est l'optimisme nécessaire pour espérer quelque dénouement pourtant souvent sursitaire.
Diverses communautés se sont constituées en association d'entraide pour secourir leurs concitoyens oubliés, activer les procédures, garantir un relai qui n'est pas assuré par les institutions.
Je le dis haut et fort, ce n'est pas le cas de la communauté libanaise.
Je veux ici témoigner et dénoncer l'absence d'intervention des autorités libanaises de Dubaï qui ne répondent pas aux appels à l'aide de leurs ressortissants. L'exemple précité d'une incarcération de quatre ans concerne un Libanais qui n'a jamais reçu de visite, ni même celle de son consul ! Où sont donc passées la solidarité et la fierté d'un peuple qui a tant versé au chapitre des douleurs ?
Je pose également la question à M. Saad Hariri, Premier ministre, qui reste sourd aux doléances de ceux qui ont épuisé tous les recours, alors que la personne influente qu'il est pourrait peser sur l'avenir de ses citoyens reclus au silence et sans défense.
Les absurdités, les insuffisances de l'administration judiciaire de Dubaï sont connues. Certains cheikhs et responsables en ont conscience et confidentiellement le déplorent, tout comme le personnel pénitentiaire et policier qui, face à un appareil répressif financier contestable, fait ce qu'il peut pour rendre les conditions de détention de tous ces infortunés malgré tout moins difficiles.
Dubaï réussira-t-elle à relever le défi économique qui est dorénavant le sien ? Pas si elle renonce à sa capacité de réformer en profondeur sa mentalité et ses institutions...
Je suis arrivée aux Émirats arabes unis en 1988 et depuis, on sait ce qui est arrivé à Dubaï, ce paradis de la spéculation. Je ne parle pas de ces établissements financiers dont le métier est de prendre des risques avec l'argent des autres et qui, eux, finiront par s'en remettre. Non, je veux parler de la cohorte de travailleurs expatriés qui furent remerciés à coups de misère et d'oubli. La valeur d'un pays et de son peuple ne se mesure pas à l'aune de ses gratte-ciel et de ses projets arrogants. Sous ses airs bravaches et rutilants, Dubaï bâtit sa fortune au mépris des sans-grades ou de modestes investisseurs qui ont un jour parié sur leurs compétences et leur sueur à seule fin de s'associer à une...
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