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Nos lecteurs ont la parole

Haïti… Et partout des rires d’enfants

Cyril SAHYOUN
Deux cents personnes sur ce Boeing au départ de New York. Une poignée d'enfants, beaucoup de jeunes Américains et quelques Haïtiens qui rentrent au pays. Il y a Milhomme, vieux pasteur d'une septantaine d'années, qui ne peut retenir ses larmes en me contant l'histoire de ses églises, toutes effondrées dans le tremblement de terre de cet après-midi du 12 janvier dernier. Il y a Juste, qui vient de marier sa fille et dont les yeux reflètent encore la douleur d'avoir pleuré sa femme et ses deux fils. Il y a Glen, jeune Américain timide, à l'accent du Sud des États-Unis, qui s'y rend pour creuser des puits d'eau. Pour qui, pour quoi ? Pour rien, pour personne. Pour Haïti.
Il y a des regards, il y a des sourires, il y a des enfants. Il y a le ciel, il y a l'océan et la moitié d'une île qui s'avance. On dit qu'elle a été oubliée par Dieu.
Puis il y a Port-au-Prince. À première impression, on dirait Beyrouth des années quatre-vingts. On dirait aussi que le tremblement de terre a eu lieu la veille et non pas trois mois plus tôt. Il y a l'odeur, il y a la saleté, il y a la foule. Et partout, il y a des rires d'enfants.
Dans l'enceinte de cet Hôpital Général détruit, unique centre d'éducation médicale à Haïti, il y a ces étrangers, venus de par le monde pour apporter de l'aide. Souvent dans la fleur de l'âge, laissant tout derrière, le temps d'une semaine ou de quelques mois, ils se dévouent à cette terre meurtrie, pour rendre le travail du personnel médical haïtien un peu moins rude. Un peu plus vivant. Et partout, il y a des rires d'enfants.
Il y a ces femmes, ce dimanche de mon arrivée, vieilles Haïtiennes aux cheveux gris, habillées de ce blanc immaculé, passant de tentes en tentes, sous les bougainvilliers mauves, chantant et implorant Dieu d'aider les souffrants. Je les regarde, je leur souris, elles rient de mon habit bleu, typique des médecins nord-américains. Je ris aussi. Mais je sais qu'avec le manque de moyens et de médicaments inquiétant, leurs prières sont indispensables. Et partout, il y a des rires d'enfants.
Il y a les cris, il y a les pleurs, il y a cette plainte qui monte vers le ciel chaque fois qu'une âme quitte un corps et traverse l'allée de ruines qui mène à la chapelle. Il y a ces sourires, il y a ce courage, il y a cette force que les Haïtiens ont de croire en un avenir meilleur. Alors que pas grand-chose, sur cette terre, ne le leur rappelle.
Il y a la persévérance des médecins-résidents et des infirmières, sans paye depuis trois mois, avides d'apprendre et de partager leur expérience, et qui insistent quand même à passer de longues nuits de garde, le sourire aux lèvres, dans la chaleur brûlante et entre les moustiques porteurs de paludisme et de dengue.
Il y a Didine, à peine neuf ans, écrasé sous les décombres de sa maison fragilisée par la secousse de janvier, en cette nuit de fortes pluies, pris pour mort et qui se réveille de son court coma, pleurant de joie de savoir que son papa, blessé, est quand même vivant... Sa mère, elle, n'aura pas eu la même chance.
Il y a ce coucher du soleil sur la mer, il y a des papillons, il y a une colombe. Il y a ces rires d'enfants.
Ces rires d'enfants qui te remercient pour ton humanité, Milhomme. Ces rires d'enfants pour te soutenir dans ton travail incessant à toute heure du jour ou de la nuit, Stéphane, jeune médecin montréalais, et dont le regard suffira à remplir Port-au-Prince d'humanité. Ces rires d'enfants pour célébrer ta générosité, Sadath, et qui nous permettra de rester forts, alors que tout ce que nous aurions voulu faire souvent c'est pleurer. Ces rires d'enfants pour consoler ton père, Riel, qui à aucun instant n'a perdu de son optimisme, même au moment où il confiait ton corps à Dieu, et qui verra des papillons immenses voler à Port-au-Prince, au lendemain de ta mort. Ce jour-là, j'entendrais Dennis dire : « Lorsqu'il y a des papillons, il y a de l'espoir. »
Ces rires d'enfants, pour pleurer ta fille que tu m'as tendue à bout de bras, déjà morte à ton arrivée à l'hôpital, jeune père au nom que je ne connaîtrai pas, et à qui je dédie, à elle et à tous ceux et celles qu'on a perdus, ces mots qui ne les ramèneront jamais.
C'est pour toi, Haïti, que tes enfants continuent à courir dans les rues. Que des masses de volontaires, au teint parfois trop pâle, s'enduisent de crème solaire avant d'attaquer leur journée de travail. Que des chants et des rires retentissent sous les tentes, lors d'une séance de thérapie physique des groupes de handicapés, fiers de s'être remis debout, bien que parfois sur un seul pied. Et c'est pour rappeler au monde ta beauté enivrante, Haïti, que ce soleil splendide continue d'illuminer ta verte campagne, avant de se coucher, tous les soirs, sur ton peuple fier.
On dit que Dieu a oublié Haïti. Moi je dis que des miracles y sont accomplis tous les jours...

Cyril SAHYOUN


Si vous voulez contribuer à l'aide apportée à Haïti, à votre tour et de la manière de votre choix, je vous propose le site de Partners in Health, ONG fondée par Paul Farmer, anthropologue et médecin à l'Université de Harvard, accessible sur www.pih.org

Deux cents personnes sur ce Boeing au départ de New York. Une poignée d'enfants, beaucoup de jeunes Américains et quelques Haïtiens qui rentrent au pays. Il y a Milhomme, vieux pasteur d'une septantaine d'années, qui ne peut retenir ses larmes en me contant l'histoire de ses églises, toutes effondrées dans le tremblement de terre de cet après-midi du 12 janvier dernier. Il y a Juste, qui vient de marier sa fille et dont les yeux reflètent encore la douleur d'avoir pleuré sa femme et ses deux fils. Il y a Glen, jeune Américain timide, à l'accent du Sud des États-Unis, qui s'y rend pour creuser des puits d'eau. Pour qui, pour quoi ? Pour rien, pour personne. Pour Haïti.Il y a des regards, il y a des sourires, il y a des enfants. Il y a le...
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