Fini le temps des matins insouciants. Les matins seront ceux des illusions perdues à présent. La première page d'un journal libanais n'est porteuse que de mauvaises nouvelles et de brèves dépressives depuis voilà des années. La première page est celle des nouvelles locales, et les nouvelles locales ont cessé d'être bonnes depuis peut-être la déclaration de notre indépendance. La première page est celle qui nous annonce, depuis des lustres maintenant, que nos dirigeants ne s'entendent sur rien, que la dette du pays est insurmontable, que des attentats ponctuent notre quotidien, que des prémices de guerres se manifestent à tous les coins, que les grandes nations se penchent sur le cas du Liban sans pour autant y remédier. La première page est une invitation à déprimer.
Il m'est souvent arrivé de lire les premières pages de journaux étrangers. Choc culturel. Leurs premières pages annoncent l'extradition du dernier ours blanc vers les Pyrénées, la nomination de femmes au sein du gouvernement, la découverte d'un remède contre le sida, des alternatives au fuel, la baisse des accidents routiers dans les dernières années. Leurs catastrophes se résument souvent à un mauvais temps constant et à des pluies torrentielles.
Un jeune Français peut se lever le matin, lire son journal et sortir de chez lui l'esprit tranquille et le sourire aux lèvres. Un jeune Libanais se lève le matin, appréhende de lire le journal, prend son courage à deux mains et le fait quand même, hésite à sortir de chez lui, et s'il le fait, il scrute le ciel, craignant de le voir traverser par des chasseurs-bombardiers israéliens. Un jeune Américain connaîtra une journée calme et si, par mégarde, il entend un grand boom, il ne sursautera même pas, hésitant juste entre un chantier en cours ou son voisin tombant d'une échelle. Un jeune Libanais vivra sa journée dans l'angoisse et au moindre boom alertera toute sa famille, allumera son poste de télévision, écoutera la radio en se demandant si la guerre a commencé. Un jeune Italien pourra rentrer chez lui après ses cours en écoutant des chansons sur son lecteur MP3, employant l'un des multiples transports en commun mis à sa disposition. Un jeune Libanais pourra rentrer chez lui après ses cours les nerfs à vif à cause des embouteillages monstres causés par la fermeture des principaux axes pour sécuriser le passage de nos hommes politiques après une soirée consacrée à un Conseil des ministres qui n'aura rien donné, une fois de plus, nos transports en commun se résumant à des taxis-service qui ont souvent l'âge de leurs conducteurs ou à des bus qui n'ont vraiment pas fière allure.
Un jeune Libanais vit dans l'attente d'un événement macabre. Ses principales préoccupations ne sont pas de savoir s'il pourra ou non faire craquer sa voisine de palier, mais de savoir s'il sera encore vivant dans un mois, s'il trouvera du travail une fois son diplôme décroché, si son pays existera toujours quand il aura des enfants. Ses principales préoccupations sont celles d'un autre âge, d'une autre génération. Les jeunes Libanais ont vieilli depuis bien longtemps. Ils ont des soucis de quinquagénaires. Au Liban, la crise de la quarantaine se fait à 18 ans et ont est retraité à 25.
Les jeunes Libanais ont le système nerveux des vétérans du Vietnam, des combattants de la guerre d'Algérie, des survivants de la guerre du Golfe. Ils n'ont jamais porté d'armes et pourtant ils s'y connaissent mieux que quiconque. Ils aimeraient faire la paix mais sont condamnés à vivre la guerre.
Je suis un jeune Libanais, messieurs-dames, et je ne veux plus lire la première page du journal. Je veux pouvoir me lever le matin et vivre dans l'insouciance de mon âge. Je veux que mes ennuis soient ceux des jeunes. Je veux pouvoir scruter le ciel à la recherche d'un arc-en-ciel. Je veux pouvoir rentrer chez moi sans me faire de cheveux blancs. Je veux pouvoir courtiser ma voisine de palier sans qu'elle ne se demande si je partage son point de vue politique.
Je veux vivre comme tous les autres jeunes de ce monde...


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