Deux seins regonflés au prix d'un tu auras, affiche en Technicolor de 20 mètres sur 15 le pylône haute tension de votre quartier. Ravalez votre façade pour la Saint-Valentin, claironne compulsivement le SMS de votre portable. Soldes sur les derniers stocks de Botox Made in China, ramenés en catimini de Xangzou et refilés au prix de l'original. Retrouvez une silhouette de Carla Bruni en vous faisant liposucer au laser dernier cri à la clinique Saint-Glinglin, crachouille la radio de votre bagnole, bloquée dans les bouchons, entre votre horoscope du jour qui vous annonce l'infarctus imminent et les éructations d'un polichinelle local qui refait votre éducation politique du style : les barbouzes sont l'avenir de vos enfants. Retapissez votre crâne comme un boujhara d'origine, glapit en boucle le Dr Mabuse sur votre écran plat comme ses scrupules, pendant que ses pseudodiplômés défilent à la vitesse d'une rafale de mitraillette pour ne pas être lisibles, car bien sûr risibles. Où faut-il se faire repulper les lèvres pour en faire des chambres à air de caterpillar ? Chez le Dr Jekyll, bien sûr, Dear Misiz Hyde ! Walaw ! Lui seul possède le secret du produit miracle ramené direct de Rio, entre deux sambas.
Bobards pour blaireaux me diriez-vous ? Hélas non. Tous les moyens sont bons, en ces temps de déliquescence à tous les niveaux, dans cette jungle qui singe la civilisation, pour attirer le chaland et le persuader que le pseudo Dr Bo-Beau détient la clé de votre éternelle jeunesse. La palme revenant non pas à ceux qui, dans l'ombre, auraient glané leur savoir au travers d'infinies nuits blanches, dans les meilleurs centres universitaires, que nenni ! mais plutôt aux « Actor's Studio » doctors, ceux qui « rock, rock round the clock » vous pointent leur binette de merlan frit à la télé, entre deux danseuses du ventre et du bas ventre, à qui ils auront graissé la paluche auparavant, pour qu'elles les fassent mousser dans les salons chic et les alcôves torrides de notre sulfureuse, mais si attachante capitale.
En effet, le pedigree de notre Michel-Ange du bistouri se résumera en général à la clinique super de luxe quartier chic, gros 4x4 et coupé italien garés bien en vue devant l'entrée, « PR » consistant, annuaire plein de rabatteurs chargés de racoler le cheptel dans les champs pétrolifères avoisinants, récupérés dans les postes de contrôle à l'aéroport local, en passant par les chauffeurs de taxi, les grooms d'hôtels, les coiffeurs, les esthéticiennes et j'en passe. Bref, suivez la flèche, le circuit est bien huilé. Passages à la télé tous les quatre matins pour rappeler à la péronnelle de base et à la Bédouine gavée de pistaches qu'il a tout inventé à lui tout seul dans la profession, sans jamais avoir fréquenté un congrès ou rédigé une publication, trop occupé à vous refiler sa camelote via satellite. Entre deux canapés caviar champagne, Davidoff au bec, le Dr Bobo gamberge dans les brunch 5 étoiles de Medeeme Dushnok, face à ses copines énamourées. Si en plus il est célibataire, mamma mia ! En string à poubelle-sur-mer, bronzage ambre solaire, torse velu et chaîne en or, ou en « après-ski » au Courchevel local, le Dr Bo-beau lampe le Petrus au rythme du soda, cinquième doigt en l'air, s'ébaubissant sur vos premières ridules au coin de l'œil, « qu'il faut rapidement opérer chère medèèème, je vais essayer de vous trouver une suite pour demain dans ma clinique, bien que je soye dé-bo-rdé comme d'hab, mais c'est un service que je vous rends Habibté, avant que vous ne changiez d'avis », dit il, en appelant de son framboise-noire-ifon dernier cri sa charmante secrétaire à qui il avait déjà remonté les miches plus haut que le trophée des Alpes, triomphants monuments érigés à la gloire de sa chatara insondable.
Abordons maintenant un peu plus sérieusement la dérive inquiétante qui affecte le monde de l'esthétique médicale et chirurgicale dans notre beau pays. Comprenons-nous bien, je ne conteste nullement l'information médicale par les médias, bien au contraire, il faut bien vivre avec son temps. Encore faut-il que celle-ci reste sérieuse et éducative. Or, dans notre jungle délurée et délirante, toute une faune d'écumeurs soi-disant spécialistes en font un outil de marketing sauvage. Et là, je dis : « Attention, danger ! » Non, ils ne sont pas tous ce qu'ils prétendent être ; non, on ne traite pas tout avec le dernier laser ; non on ne maigrit pas de 30 kilos avec la liposuccion, c'est très dangereux ; non, on n'injecte pas tout et n'importe quoi, surtout par du personnel non médical ; non, on ne se fait pas opérer n'importe où ; et enfin non, toute technique récente n'est pas toujours synonyme d'efficacité, et le serait-elle, elle n'est pas forcément faite pour vous.
Dans tous les pays où existe un gouvernement qui gouverne et des lois qui sont appliquées, la publicité médicale à visée lucrative est interdite, ou du moins strictement encadrée, pour éviter justement ce genre de dérive incontrôlable. Un médecin exerçant une spécialité pour laquelle il n'est pas qualifié s'exposerait en outre à des sanctions extrêmement sévères. Qu'en serait-il s'il n'est même pas médecin ? Or chez nous que voit-on ? À n'importe quelle heure du jour et de la nuit et sur n'importe quel réseau hertzien, chaîne satellitaire ou revue qu'on feuillette nonchalamment sous le séchoir, vous tomberez sans coup férir sur la tronche d'un pseudo Pitanguy local en train de faire le paon toutes plumes déployées entre deux minettes ultrasiliconées qui se pâment devant ses prouesses. Bien sûr, le nom et tous les numéros de téléphone utiles défilent en bande passante au bas de l'écran tout au long de l'émission qui passe en boucle sur trois ou quatre chaînes simultanément. Pour l'anecdote, l'un de ces tarzans du bistouri qui n'est même pas d'chez nous, un comble, semble tout fier de faire défiler une vidéo où il opère en chemise de ville, manches longues et sans gants stériles.
L'attrait financier du beauty business commence à déteindre sur les autres spécialités médicales et chirurgicales, en ces temps où la médecine au tiers payant devient du bénévolat au Liban. Actuellement, et surfant sur la vague, le chirurgien qui opérait les appendicites veut désormais tirer la peau du ventre, l'obstétricien veut remonter les nichons, le généraliste planter des cheveux. À ce rythme, votre appendice gangrénera à l'intérieur de votre bide avant que votre chirurgien n'ait le temps de vous le retirer, votre bébé naîtra tout seul dans un taxi qui fait la tournée des urgences, faute d'obstétricien disponible, et vous vous gratterez les coquilles jusqu'au sang parce qu'aucun dermatologue n'est joignable pour soigner vos champignons, épilation oblige. Ne parlons pas de votre rage de dents qui vous empêche de dormir depuis des semaines, tous les dentistes étant occupés à faire des Bollywood smiles à la télé.
Hélas l'ordre des médecins du Liban, malgré de louables efforts, est complètement débordé et ne fait pas le poids face aux grands intérêts maffieux qui encadrent ce domaine lucratif du beauty business menteur. Comble du paradoxe : les chirurgiens qualifiés, membres de sociétés savantes, sont interdits de médias sous peine de sanctions. En somme, on clôt le bec à l'élite en laissant aboyer la chienlit ! Donc, cher confrère et président de l'ordre, je vous adresse cette requête : ou bien faites-les taire, ou bien laissez-nous parler, ça ne peut plus continuer comme ça !
Il serait donc grand temps, vu la dérive incontrôlable et l'augmentation exponentielle du nombre de pseudocentres d'esthétique non conformes, vu le nombre de chirurgies pratiquées par on ne sait qui dans des lieux ne possédant pas la moindre norme de sécurité ou d'hygiène, vu le nombre de cochonneries injectées par hectolitres par des gens non qualifiés, mus uniquement par le goût du lucre, vu le nombre de parasites qui s'engouffrent tête basse dans le domaine de l'esthétique sans autre souci que la rentabilité rapide, et souvent sans aucune idée des risques potentiels de leurs actes, il est grand temps disions-nous d'édicter des normes strictes de sécurité et de conditions d'exercice, avec sanctions à la clé. Il y a des vies en jeu !
Il serait peut-être temps également de lancer une campagne d'information à grande échelle, dans les médias justement, qui serait parrainée par l'ordre des médecins et la LSPRAS, et cela avant qu'une catastrophe ne vienne démolir la réputation de l'esthétique médico-chirurgicale au Liban, laquelle, rappelons-le, reste servie en général par des professionnels de haut niveau et à la compétence reconnue, ainsi que par des centres médicaux et hospitaliers ayant fait leurs preuves.
On ne le répétera jamais assez, chirurgie et médecine esthétiques, c'est sérieux ! Elles doivent donc impérativement rester entre des mains compétentes mais aussi éthiques, les diplômes n'étant pas le seul gage de qualité. Il faut connaître ses limites et agir de façon responsable, le patient n'est pas un tiroir-caisse, c'est sa vie et son bien-être qu'il nous confie. L'essence même du serment d'Hippocrate est « primum non nocere » (« avant tout ne pas nuire »). Combien de Drs Bobeau, bricoleurs du dimanche, s'en souviennent-ils ?
Dr Marc CHARTOUNI
Membre des Sociétés française et libanaise de chirurgie plastique, reconstructrice et esthétique (SOFCPRE-LSPRAS)

