C'est vrai qu'on a enlevé chaque pan de mur avec une délicatesse infinie. Avouons que c'est quand même plus élégant qu'une catapulte de démolisseur.
C'est vrai qu'au moment de l'effondrement du building, aucune victime humaine n'était à signaler, Dieu merci.
Avec la belle demeure des Assha qui disparaît, c'est tout un pan de ma mémoire visuelle et affective qui part en lambeaux.
Durant les années de guerre, lorsque le canon tonnait, la seule ouverture sur le monde extérieur était la fenêtre de ma chambre. La belle demeure des Assha aux volets verts et aux murs ocres était en plein dans mon champ de vision. J'observais Madeleine au premier étage guettant, inquiète, le retour de ses fils ; quand à Yvette, au dernier étage, elle se dépêchait de fermer ses volets pour avoir l'impression de se protéger contre d'éventuels éclats d'obus.
Sous l'escalier de cette magnifique demeure travaillait Mansour, le cordonnier.
Le Gemmayzé d'antan grouillait de ces petits métiers qui faisaient par ailleurs son charme.
Dès qu'une accalmie se profilait à l'horizon, le mécanicien qui travaillait au fond de la ruelle (plus connu sous le surnom de Hajj) remontait vers la rue principale, affublé de son éternelle salopette bleue, pour boire un café et débattre des derniers développements sécuritaires et politiques avec son ami Mansour. Tous les deux étaient d'inséparables larrons et ceux qui vécurent à Gemmayzé avant 1991 les ont sûrement connus car ils faisaient partie du folklore du quartier.
Maintenant, Mansour et le Hajj sont probablement au paradis, en train de causer de choses et d'autres, tandis que la belle demeure des Assha a été détruite et non pas en cours de restauration.
Malheureusement, d'autres pubs et conviviums viendront les remplacer, avec l'authenticité et le charme en moins.
Le cauchemar des habitants de Gemmayzé continue...


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