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Liban - Entretien

Joumblatt à L’OLJ : « Je n’ai pas oublié les leçons du 7 Mai »

Walid Joumblatt revient de loin - et, plus récemment, de Damas. Mais il revient aussi du 14 février 2005, du 14 mars 2005, et, par-dessus tout, du 7 mai 2008, le jour où la logique de la force a modifié, dans un premier temps sur le terrain, mais ensuite et essentiellement dans les esprits, les équilibres en présence dans le pays. La logique de la force. Les rapports de force. La puissance, la volonté de puissance, l'illusion de la puissance. Ces dynamiques sont actuellement au centre de la pensée joumblattienne. Elles constituent le moteur de sa vision et de sa stratégie politique et géopolitique. Et il ne fait aucun doute qu'elles sont aussi au cœur de ses hantises et de ses craintes.
Dans un entretien à bâtons rompus avec L'Orient-Le Jour à son domicile de Clemenceau, Walid Joumblatt évoque les circonstances du réchauffement de ses relations avec le directoire syrien et ses récentes visites à Damas, notamment lors de son entretien avec le président syrien Bachar el-Assad. « Le président syrien a décidé de tourner la page. Je ne peux, par conséquent, que tourner la page du passé », dit-il d'emblée.

Mais que signifie exactement tourner la page ? La réponse du chef du Rassemblement démocratique aborde la question du TSL : « On a décidé que les attentats relèvent du tribunal international. C'est vrai que le 14 Mars avait décidé que les Syriens étaient derrière l'attentat, dans la foulée du 14 février 2005. Mais il s'agissait d'une accusation politique. C'est au tribunal de décider en fin de compte, pas à nous. » Il évoque ensuite les « nombreuses rumeurs « qui ont été répandues dans la presse internationale, notamment Le Figaro et le Der Spiegel, ainsi que la réapparition de Mohammad Zouhair Siddiq, des rumeurs qui visent à entraîner le pays « dans une autre dimension, une autre spirale ». « Personnellement, j'ai parlé de justice et de stabilité. Je me contente de ça. »

Est-ce à dire qu'il s'agit d'une équation selon laquelle la justice est plus importante que la stabilité, ou bien que la stabilité doit avoir la priorité sur la justice ? « Interprétez mes propos comme vous le voulez. Je n'ajouterai rien », répond Walid Joumblatt.
Et de poursuivre : « Le président syrien m'a dit qu'il était au courant que les États-Unis et la France préparaient, à l'époque, la résolution 1559. Il a voulu me dire, par là, qu'il avait été contraint d'opter pour la prorogation du mandat Lahoud. Rafic Hariri avait clairement ressenti l'imminence de la menace et m'avait d'ailleurs dit, ainsi qu'à plusieurs témoins, qu'il avait tenté de mettre en garde le directoire syrien contre cette résolution, sans succès. Les communications étaient déjà devenues presque nulles entre lui et Damas. Et puis la rupture a eu lieu avec l'engrenage de la violence - et le tribunal. »
Walid Joumblatt rappelle aussi qu'il n'était pas pour la 1559, de même que la plus grande partie des forces du 14 Mars à l'époque, mais que ses positions étaient fondées sur l'accord de Taëf. « Tout le monde partait de Taëf. Même Samir Geagea et les FL. Taëf, c'est-à-dire les relations privilégiées avec la Syrie, les relations économiques et l'accord d'armistice avec Israël », dit-il. Or pour le chef du PSP, il convient aujourd'hui de « revenir à Taëf et de discuter autour de Taëf, qui reste le théorème de base. »

Mais, dans l'optique syrienne, il existe deux lectures de Taëf : la première, antérieure à l'assassinat de René Moawad, était théoriquement fondée sur des relations entre deux États souverains et n'a jamais été appliquée. La seconde est un coup d'État syrien contre Taëf et la mise en place de la tutelle. De quelle lecture de Taëf s'agit-il actuellement avec la Syrie ? « La Syrie n'est plus au Liban, il faut se rendre enfin à l'évidence et cesser de se comporter comme si elle était encore là ! De plus, la géopolitique nous impose d'établir des relations adéquates avec elle », répond Walid Joumblatt.

Le chef du Rassemblement démocratique inscrit sa position dans un contexte géopolitique historique régional, qui veut qu'une bonne relation avec la Syrie soit une nécessité pour le Liban. D'autant que, dit-il, « de 1958 à 1982, il s'est toujours trouvé quelqu'un au Liban pour tenter de faire basculer le pays dans un certain giron antisyrien ». Or cette vision continue d'exister, souligne-t-il, notamment à travers les appels à la neutralité du Liban. « Il ne saurait y avoir de neutralité. Ce serait désengager le Liban du conflit israélo-arabe. Tout le monde prétend être aujourd'hui contre l'implantation. Or un tel désengagement conduirait au maintien des réfugiés au Liban et au sabordage du droit au retour », souligne-t-il.
Par conséquent, selon lui, les deux constantes à l'heure actuelle doivent être « le maintien des armes du Hezbollah et l'ancrage à la Syrie ». « On ne peut pas faire une paix séparée. Il faut y aller avec la Syrie, comme à Madrid. Nous sommes de facto dans le camp syro-iranien aujourd'hui, pour maintenir l'unité nationale, et l'on ne peut que rester dans ce camp. Il y a malheureusement trop de thèses contradictoires qui fragilisent le pays, comme celle du "Liban d'abord"?, par exemple, que je rejette totalement. C'est une idée du Liban que je n'aime pas, et qui désavoue la cause palestinienne. Qu'est-ce que cela veut dire ? Rien du tout », martèle-t-il.

Ne craint-il pas que la nouvelle relation avec la Syrie ait des répercussions négatives sur les libertés publiques au Liban ?
« Mais pourquoi, qui vous empêche de vous exprimer ? N'allez pas me dire qu'il y a un retour du régime policier !
Chacun dit ce qu'il veut. Mais, une fois de plus, il faut comprendre que le Liban est trop fragile. Au lieu de trop parler des armes du Hezbollah, par exemple, il vaut mieux parler de la stratégie défensive. Je n'ai pas oublié les leçons du 7 Mai. »
Au sujet des armes, Walid Joumblatt estime qu'il faut envisager le problème dans le contexte régional : « Personne ne peut contraindre le Hezbollah à remettre ses armes. Pourquoi d'ailleurs le faire ? L'armée libanaise n'a ni l'équipement ni les moyens de faire face à Israël. Et le danger israélien est toujours le même depuis des décennies. »

Mais le 7 Mai n'est-il pas en lui-même une raison de débattre des armes, qui ont prouvé qu'elles pouvaient constituer une menace pour la sécurité interne ? « J'ai été induit en erreur le 7 mai, dans une erreur stratégique, en provoquant les décisions gouvernementales. C'était un piège qui a failli provoquer une guerre sectaire au Liban. Certes, je ne légitime pas ce que le Hezbollah a fait. D'ailleurs, le Hezb n'a pas gagné au final. Derrière les élections du 7 juin 2009, il y avait l'impact du 7 Mai. Mais il reste que le dialogue est nécessaire pour ne pas exacerber la tension sunnito-chiite dans le pays », indique le chef du PSP.

Interrogé sur la logique qui l'a conduit à reprendre ses contacts avec le président syrien, Walid Joumblatt affirme que « la Syrie était à nos côtés à chaque fois que les druzes étaient menacés ». « Je ne peux pas accepter la vague d'isolationnisme actuelle dans les milieux druzes. Cela peut avoir des répercussions très graves et ouvrir la voie à certaines manipulations israéliennes dans certains secteurs druzes. Le souvenir de la guerre de la Montagne est particulièrement douloureux à cet égard », dit-il. Selon lui, c'est donc motivé par des raisons « druzes, personnelles, géopolitiques et relatives au conflit israélo-arabe » qu'il a été à Damas.

Mais qu'en est-il des relations d'État à État entre le Liban et la Syrie ?  « Cela ne me concerne pas. C'est à Saad Hariri de s'en occuper et de revoir les fameux accords pour décider de ce qui est bon ou pas pour l'économie libanaise », répond-il.

Ne perçoit-il réellement aucun danger pour les libertés dans la tournure que prend la nouvelle relation ? Pourtant, ce sont les milieux prosyriens qui s'en prennent aujourd'hui au président, au Premier ministre, au patriarche maronite et aux composantes du 14 Mars ?
Ne craint-il pas que la Syrie ne puisse pas oublier l'intifada ?
« Encore une fois, la Syrie n'est plus au Liban. Il y avait des circonstances à l'époque - la présence militaire - qui justifiaient l'existence du clivage. Aujourd'hui, il faut établir les relations adéquates avec Damas pour que le Liban ne soit pas une base d'ingérences contre la Syrie de la part d'Israël et de certains secteurs occidentaux. Nous n'avons pas le choix. Il faut mettre en place une sorte de "finlandisation" raisonnable », souligne le chef du PSP.

Mais, en guise de « finlandisation », le Liban ne risque-t-il pas de retourner au final à la « grande prison arabe » ? Je ne partage pas l'opinion de certains de mes partenaires, qui ont peur des atteintes aux libertés. Au lieu de se préoccuper de "la grande prison arabe", il faudrait plutôt se préoccuper de la petite prison de Roumieh et d'y améliorer les conditions de vie des prisonniers », conclut-il, ironique. 
Dans un entretien à bâtons rompus avec L'Orient-Le Jour à son domicile de Clemenceau, Walid Joumblatt évoque les circonstances du réchauffement de ses relations avec le directoire syrien et ses récentes visites à Damas, notamment lors de son entretien avec le président syrien Bachar el-Assad. « Le président syrien a décidé de tourner la page. Je ne peux, par conséquent, que tourner la page du passé », dit-il d'emblée. Mais que signifie exactement tourner la page ? La réponse du chef du Rassemblement démocratique aborde la question du TSL : « On a décidé que les attentats relèvent du tribunal international. C'est vrai que le 14 Mars avait décidé que les...
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