Méditerranée ».
En réunissant plus de mille participants des 43 pays de l'espace euro-méditerranéen, l'Assemblée est un acte fondateur d'une utopie qui, de façon cette fois visible et tangible, commence à devenir réalité.
Pour la première fois en effet sont réunis à la séance d'ouverture les gouverneurs, soit les ambassadeurs établis à Bruxelles des 43 pays, le président de la Fondation Anna Lindh, le directeur exécutif, l'administration de la fondation, les 18 membres du Conseil consultatif, les chefs de réseaux des 43 pays de l'Euro-Méditerranée et des centaines de militants de la société civile.
« Barcelone est ce soir de retour à Barcelone », souligne le président de la FAL, André Azoulay, entendant par là le processus culturel lancé à Barcelone il y a quelques années, qui semblait alors utopique et qui couvre des populations euro-méditerranéennes de plus de 750 millions de personnes. « Nous franchissons un seuil, celui de l'engagement responsable, dit-il, au moment même du lancement opérationnel du grand projet de l'Union pour la Méditerranée (UPM). Cela n'a pas été facile sur les plans institutionnel et politique. Les avancées sont plus nettes que les reculs. »
On peut dégager des travaux du vaste Forum de Barcelone nombre d'idées-force :
1. Une éthique du dialogue : il faudra consolider une éthique du dialogue interculturel, dialogue sans idéologie, mais musclé, avec des repères, une boussole, dans un monde où les gens vivent dans un supermarché de valeurs malgré tous les acquis de la civilisation et de l'internationalisation des droits de l'homme et les jurisprudences constitutionnelles internationales. Ces acquis sont menacés en général par l'effet de l'exploitation de la psychologie des sciences humaines à des fins de manipulation. Les acteurs au dialogue devront agir comme des thérapeutes, et donc sur les tabous, les conflits, les aspérités, avec le souci du compromis que le sociologue allemand G. Simmel qualifie de « la plus grande invention de l'esprit humain », mais sans compromission.
Le dialogue interculturel agit dans le temps long, dans une perspective d'esprit public. L'UPM a besoin de cette dimension culturelle, alimentée, consolidée, stratégique. La culture retrouve dans cette perspective son sens originel agricole : il s'agit d'appréhender le culturel comme acte de semer et de récolter. Le développement en effet n'est durable que par la culture, « levier pour changer les attitudes avec la prise en compte de toutes les dimensions ». La FAL a ainsi été soucieuse d'éviter le « dialogue cosmétique », pour engager un processus culturel « boussolé ». La perspective aura un impact international, surtout que l'année 2010 est proclamée par l'ONU comme année internationale du rapprochement entre les cultures.
2. Des forums dérivés : le président de la FAL, André Azoulay, propose que l'assemblée de Barcelone produise des « forums dérivés », surtout à travers les réseaux nationaux des 43 pays, « dépositaires, garants et boucliers pour la continuité du processus, la consolidation des acquis et la reconquête de la culture de coresponsabilité ». L'Union pour la Méditerranée se fera « si elle devient légitime, en tant que réalité qui n'est pas seulement celle des diplomates ».
Ces forums dérivés donneront « plus de muscles aux actions », transformant le projet en « architecture et construction avec un agenda plus cohérent où chacun est comptable de ce qui se fait et copropriétaire ». Là aussi on souligne : « Le terrain aujourd'hui existe et tout le monde y vient, avec effet de "capillarité". Qui aurait pensé que nous avions besoin d'experts pour que nous vivions ensemble ? Le temps n'est plus à la comptabilité des échecs, des reculs, du sous-développement humain. Nous abordons un nouveau cycle. »
Il faudra dans cette perspective éviter la propension, devenue à la mode, de dramatiser certains volets culturels de la construction de l'Euro-Méditerranée. Il s'agit notamment des problèmes de la diversité religieuse et des rapports entre islam et Occident. La recherche du sensationnel par des médias, la programmation des mentalités à des perceptions dichotomiques conflictuelles, la paresse intellectuelle d'académiques qui brodent sur des idées en vogue sur le marché politique, tout cela incite à des simplifications et généralisations hâtives.
Il y a certes des problèmes graves en ce qui concerne la diversité religieuse et l'instrumentalisation des religions, mais ce sont généralement des problèmes dérivés dont la source est politique, au sens de la polis, cité. C'est la question de la gouvernance démocratique du pluralisme religieux, c'est-à-dire du respect des libertés religieuses dans un esprit d'égalité, de participation et dans le cadre d'un espace public neutre, commun et partagé.
La question des droits de l'homme est centrale pour l'Euro-Méditerranée. En matière religieuse, elle est cruciale. Il faudra engager des dialogues et actions en vue d'une gouvernance démocratique du pluralisme religieux. C'est la culture de légalité qui dissipe les craintes et appréhensions et règle les oppositions. C'est là où se concentrent des décalages dans les processus de démocratisation et où les religions sont au cœur du processus. Il s'agit de poser ces problèmes sans dramatisation, mais aussi sans mollesse et de façon aseptisée, soi-disant pour favoriser le dialogue interreligieux.
Nombre de débats sur des fanatismes, intégrismes et exclusions sont nécessaires, mais ils servent souvent à camoufler le déficit démocratique dans la gouvernance du pluralisme religieux. Le problème, non réductible au culturel, est politique et en rapport avec les normes de droit et les principes de base d'une société démocratique.
3. La mobilité dans l'Euro-Méditerranée : à la séance plénière de clôture et pour concrétiser nombre d'interventions, on cite cette phrase d'Anna Lindh : « Le défi le plus important à affronter est celui de la liberté de mouvement. » C'est Miguel Angel Moratinos, ministre espagnol des Affaires étrangères, qui relève avec amertume : « Dans un univers mondialisé, ceux qui souffrent sont nos propres voisins. La société doit construire la volonté politique. Cela dépend de nous pour édifier ensemble un espace différent. Vous êtes la force, l'avenir, l'espoir. » Le président de la FAL est fort clair : « Après avoir longtemps accepté de régresser collectivement, on ne peut faire comme si les tragédies que nous vivons et qui nous entourent n'existent pas. La Méditerranée qui vous donne rendez-vous ce soir n'est pas celle du doute. » Ethâr el-Katatney, Saoudienne de 22 ans, lauréate du prix du journalisme, affirme : « Jamais nous n'avons été plus isolés que maintenant. »
Le climat de « fête » vécu par les participants au Forum Anna Lindh 2010 à Barcelone a-t-il des chances de continuité ? Une inquiétude est ressentie plus vivement par les organisateurs et les plus impliqués dans les programmes de la FAL. « Bravo, parce que vous y avez cru », affirme André Azoulay. Mais l'envergure vécue et assumée par la fondation ne peut s'accommoder d'une indigence financière. Aussi faudra-t-il au niveau des hautes instances euroméditerranéenne « être averti de ce nouveau paysage ».
L'entreprise considérée comme utopique, en raison d'une aliénation culturelle séculaire, se situe au cœur du patrimoine euro-méditerranéen. L'ambassadeur du Liban en Espagne, Chucri Abboud, me dit en aparté, au cours d'un déjeuner : « Mais ce sont les Phéniciens qui avaient fait, par l'alphabet et les échanges, l'Euro-Méditerranée ! » C'est dire qu'il s'agit de refaire ce qui a été et continue malheureusement, surtout au Proche-Orient, à être défait.
Membre du Conseil constitutionnel, membre du Conseil consultatif de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures


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