Le rat de l'ABC est une espèce particulière, à défaut d'être particulièrement rare. Son existence est probablement antérieure à celle de l'ABC, mais les informations sont peu fournies quant à ce qui l'occupait avant l'inauguration du mall légendaire intégré dans la ville. La signature du fameux bail emphytéotique, suivie de la construction du centre commercial féerique, a propulsé le rat de l'ABC au premier plan. À tel point que l'on en vient à se demander si ledit rat avait vraiment une existence propre avant l'avènement de l'ABC.
Car si le rat de l'ABC vit certainement par l'ABC, il semble au demeurant qu'il ne vive que par l'ABC. Pour lui, l'endroit est pourtant en principe un moyen, pas une fin. Il y recherche un amusement, une distraction, des rencontres, la rupture de son ennui existentiel. Il ne s'y rend pas par nécessité, ni par utilitarisme, comme la plupart des gens. Et c'est en cela que le rat interpelle : à force de s'intéresser à l'ABC par accessoire, il en a fait progressivement son centre d'intérêt principal, puis unique. L'ABC est ainsi devenu pour son rat plus qu'un simple but, une véritable raison d'être.
Le rat de l'ABC est un phénomène observable à l'œil nu. Tôt le matin, il rôde déjà, cigare (éteint) au bec, à la recherche des premiers visiteurs. Avant que le stationnement ne devienne payant, il était le premier à garer sa voiture, qu'il ne récupérait que tard dans la soirée, à la fermeture du mall. Alors que les magasins sont encore fermés et que le sol est lavé à grande eau en prévision de la journée, l'attente lui est insupportable. Il arpente ardemment les trottoirs entourant l'ABC, formant des cercles concentriques pour se rapprocher progressivement du centre d'activité qui l'attire inexorablement. L'ouverture des premières boutiques est pour lui un soulagement. Non pas parce que notre bon rat chercherait à acheter quoi que ce soit. Car le rat de l'ABC ne s'intéresse pas aux produits de l'ABC, au shopping, aux cafés, aux restaurants ou aux cinémas ; il ne s'intéresse qu'aux gens, perçus comme un divertissement. Les clients, les touristes, les visiteurs occasionnels, les vendeurs en rayon. Tout le monde. N'importe qui. Il scrute, il observe, il dévisage. Un subreptice clignement des yeux, un discret signe de tête, un timide salut de la main. Une poignée de main, une accolade, une bise lui feraient tant plaisir, même si elles restent rares. On l'aura compris : le rat de l'ABC recherche l'interaction humaine. Il veut voir des gens, revoir des gens, son plaisir suprême étant d'être reconnu des gens.
Il est triste, le rat de l'ABC, dans sa quête illusoire de chaleur humaine. Mais il ne se rend pas compte qu'il s'y prend mal et, de surcroît, au mauvais endroit. Alors, il continue aveuglément et systématiquement son cheminement quotidien. Patrouilles timides le matin, qui vont en s'intensifiant jusqu'à l'heure du déjeuner. Le circuit du rat de l'ABC atteint son paroxysme en milieu d'après-midi, moment où le centre commercial est plein à craquer de flâneurs, de lécheurs de vitrine, d'acheteurs et de clients attablés sur les terrasses de café. C'est là que le rat fera sa seule et unique pose de la journée. Un jour de fête, il ira jusqu'à allumer son cigare. Dans un café voyant - où l'on peut donc à la fois voir et être vu -, il prendra ancrage à un point de passage stratégique ouvert aux quatre vents, pendant une heure entière, parfois deux, les yeux rivés vers l'extérieur jusqu'à en oublier sa commande et, les rares fois où il la place, jusqu'à en oublier de la consommer. Le rat de l'ABC se doit de surveiller ses finances, au rythme où il fréquente l'ABC, et surtout au rythme où il « travaille ».
Le soir, alors que de plus en plus de magasins tirent leurs rideaux, le rat de l'ABC regarde, la gorge nouée, le mall majestueux se vider progressivement. Les derniers clients quittent les restaurants. C'est la sortie de la dernière séance de cinéma. Les caisses du parking sont désormais fermées, on baisse les lumières. Le rat est en peine, mais il a compris. Il se redresse fièrement, remet son cigare que n'a usé jusque-là qu'un faible mâchouillement intermittent, et se dirige en traînant le pas vers la sortie des piétons. Les taxis professionnels ou amateurs qui s'agglutinent d'habitude tels des rapaces à la sortie ne lui adressent même plus leur supplication caverneuse mi-dynamique mi-blasée (« taxiiiiiiiiiiiiiiiiiii ») lorsqu'ils le voient s'éloigner, penaud mais résigné. Paradoxalement, ce silence est la seule reconnaissance - en négatif, dans le genre - que cet attendrissant personnage aura eu au terme de sa harassante journée.


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