Pour revenir au principe d'une démission du juge Bellemare, elle aurait pu dans l'absolu être envisageable, pour des raisons inhérentes aux modalités de fonctionnement de ce type de tribunaux et aux dangers qui accompagnent l'instruction et les jugements à rendre. Mais elle devient certainement plus prévisible quand les décideurs internationaux et les acteurs régionaux, qui ont des intérêts stratégiques en commun, conjuguent leurs efforts pour paralyser certaines procédures judiciaires internes dans des pays riverains, qui risqueraient de perturber le bon fonctionnement de leurs plans mutuels et réciproques de développement : ce qui est évidemment le cas aujourd'hui s'agissant des poursuites que pourrait engager éventuellement le TSL contre des citoyens et ressortissants des pays en question. L'exacerbation de cette situation émeut et dérange, car beaucoup d'observateurs libres et indépendants ont la ferme conviction que, pour satisfaire précisément lesdits intérêts susmentionnés, ils pourraient de ce fait assister impuissants à un changement éventuel de cap de ce tribunal, à la dilution de la vérité et, enfin, à une mort lente de la justice internationale.
Au moment où le Liban essaie de réhabiliter son infrastructure étatique et de reconstruire ses institutions au travers d'un gouvernement d'union nationale, il serait bon de rappeler à tous ceux qui gesticulent et vocifèrent dans des réunions publiques ou dans des « talk-shows », en prédisant la fin du TSL avant même la publication des premiers actes d'accusation, que l'histoire les jugera demain, si leurs souhaits venaient à se réaliser, pour « complicité d'assassinats et traîtrise à la nation » parce qu'ils auront contribué, du moins médiatiquement, à faire entrave à la justice et auront couvert, par leur action politique personnelle et vile, ou au travers de l'action de leurs propres partis inféodés à des forces extérieures impliquées régionalement dans des intérêts stratégiques hostiles à l'existence même du Liban, à neutraliser le TSL par tous les moyens, et à accélérer la mise à mort du Liban de 1943 et de sa formule constitutionnelle de cohabitation islamo-chrétienne ainsi que celle de l'accord de Taëf, livrant ainsi notre pays à l'inconnu et au chaos.
Mais plus profondément, ne cherche-t-on pas, au travers de telles pressions, à occasionner des dysfonctionnements structurels et à créer des perturbations politiques et sécuritaires sur le front intérieur, à savoir atteindre l'essence même de la cohabitation des religions islamo-chrétiennes et le brassage des cultures qui font la spécificité du Liban, cette terre message, où l'histoire et la géographie ont réussi à moduler un spécimen national unique et atypique de paix ? Cette jeune république, malgré toutes ses défaillances et ses faiblesses, n'indispose-t-elle pas quelque part la vision future de cette région du monde ? L'édification du nouveau Moyen-Orient, commencée en 1948 et poursuivie au travers de petites révolutions et de grandes guerres régionales, n'est-elle pas en train, malgré tout, de se réaliser au vu et au su de toutes les nations qui le composent ? N'assistons-nous pas à un démembrement régional systématique en vue d'un nouveau remembrement pour intégrer graduellement, au sein de ce monde arabe, un État d'Israël viable, agréé et vraisemblablement protégé demain par ses ennemis traditionnels ? Ce même monde arabe, en général, et malgré toutes les déclarations belliqueuses et provocatrices de certaines de ses composantes, n'est-il pas en voie de se décider, de guerre lasse et à la lumière des transformations stratégiques opérées à ce jour, à jeter l'éponge et à ne plus « balancer les Israéliens à la mer » ? N'est-il pas aussi en train de composer au moyen d'accords bilatéraux, trilatéraux ou même multilatéraux engagés depuis quelques mois, avec l'avenir, encadré par la Turquie et l'Iran ? Ne s'achemine-t-il pas vers des règlements à petits pas du conflit avec Israël, en agréant ouvertement ou tacitement son adaptation à une nouvelle configuration géopolitique régionale et à la compatibilité de ses institutions nationales avec les exigences structurelles de cet Orient, espérons-le enfin pacifié, qui pourra un jour peut-être les intégrer au sein d'un système fédéral ou même confédéral, qui sait ?...
En conclusion, nous nous devons tous de reconnaître que le Liban de notre enfance est bien en train de se diluer, mais veillons à maintenir toujours vivantes son histoire et sa formule de coexistence communautaire, car elles continueront à représenter, demain, le levain de sa renaissance.

