Il suffit, en effet, de s'informer en tant soit peu et de farfouiller dans les archives pour découvrir que les Forces libanaises n'ont rien à voir, en réalité, avec l'affaire de Ouyoune Orghoche car l'incident de dimanche dernier s'inscrit banalement dans le sillage d'une très longue série d'incidents similaires dont la région est le théâtre depuis... une cinquantaine d'années. Il est la dernière en date des manifestations sur le terrain d'un très ancien contentieux entre tribus et clans de Baalbeck-Hermel et Becharré, qui remonte au début des années 60 et qui n'implique donc nullement les Forces libanaises, puisqu'à l'époque elles n'existaient tout simplement pas. Les faits sur ce plan parlent d'eux-mêmes...
Un peu de géographie, d'abord. Vers la fin des années 50 et au début des années 60, la région de Becharré était prolongée géographiquement et sociologiquement sur le versant donnant sur Baalbeck et Hermel par une série de petits « villages » et hameaux habités par des clans de Becharré. Il s'agissait plutôt de terrains de pâturage pratiqués pendant les cinq mois de printemps et d'été par des bergers maronites qui possédaient des habitations et des masures leur permettant de passer la bonne saison. Chacun de ces villages était habité par l'un des clans de Becharré : le village de Harfouche par les Tok, celui de Sougha et Tell Sougha par les Succar, Soueïsseh par une branche (« jebb ») du clan Tok (les Antoun), et Nadha par les Keyrouz et les Tok.
À la fin des années 50, précisément après les événements de 1958, et durant les années suivantes, les habitants maronites de ces hameaux ont été progressivement forcés à l'exode par les tribus chiites de Baalbeck et du Hermel. Ils se sont repliés alors sur les crêtes de Ouyoune Orghoche où ils ont installé des restaurants et aménagé des lacs et des bassins du fait que cette zone est très riche en eau. Cette richesse en ressources hydrauliques des terrains dont les Becharriotes sont les propriétaires fonciers a suscité rapidement la convoitise des clans de Baalbeck et du Hermel. Depuis le début des années 60, donc depuis l'exode forcé des habitants du chapelet de villages formant le prolongement de Becharré, les incidents et les accrochages aux armes automatiques sont devenus récurrents entre les Becharriotes de Ouyoune Orghoche et les membres des clans de Baalbeck et du Hermel. Cette tension a surtout été entretenue par l'absence totale des forces de l'ordre étatiques, de sorte que les habitants de Ouyoune Orghoche soutiennent que, dans un tel contexte, ils n'ont d'autre choix que d'assurer eux-mêmes, et par leurs propres moyens, la défense de leurs terres et de leurs biens-fonds face aux attaques répétées et régulières dont ils sont la cible.
L'incident de dimanche dernier n'a fait ainsi que remettre sur le tapis ce contentieux vieux de plus de 50 ans. Et, pour l'occasion, les habitants de Ouyoune Orghoche et des villages formant le prolongement de Becharré rappellent au bon souvenir des responsables officiels (et des clans de Baalbeck-Hermel) qu'ils possèdent bel et bien les titres de propriétés des terrains situés dans les villages qu'ils ont été forcés de quitter et des crêtes où sont situées les sources d'eau. « Jusqu'à présent, relève à ce propos l'un des principaux notables du clan Tok, nous acceptions que la loi tribale régisse nos rapports et nos réconciliations avec les clans de Baalbeck-Hermel. Désormais, nous voulons restituer nos terres à Harfouche, à Soueïsseh, à Sougha et à Nadha, et pour ce faire, nous voulons nous en remettre à la loi étatique et non plus aux traditions tribales. » Utopie ou détermination ? L'affaire reste à suivre. À condition qu'elle ne soit pas exploitée à des fins politiques que nul n'ignore dans le contexte présent.


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