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Nos lecteurs ont la parole

Michel Sleiman et le néochéhabisme

Par Marwan HARB
Il est indéniable que le mandat du président Fouad Chéhab (1958-1964) fut une période décisive dans la trajectoire historique du Liban-État. Le général-président avait réalisé que le Liban ne peut progresser et se développer en tant qu'État stable et souverain sans transcender les causes de sa division interne qui le déchire, à savoir l'injustice sociale dans sa dimension spatiale et populaire.
Ainsi, le président Chéhab essaya de développer et de moderniser les différents secteurs de l'économie nationale et, en même temps, encourager le secteur privé à investir dans des domaines susceptibles de favoriser la croissance économique à moyen et long terme.
De même, il réalisa que les clivages confessionnels empêchent l'émergence d'une identité nationale commune. Il essaya d'affaiblir les forces confessionnelles extrémistes, et épaula de nouveaux courants et de nouvelles forces politiques modérés, introduisant de nouvelles figures académiques et des technocrates dans les milieux décisionnels.
Tout cela nécessitait un changement dans la pratique administrative et institutionnelle. Et c'est ce que Chéhab tenta d'accomplir à travers la réforme, la rationalisation administrative, et la construction d'institutions modernes et efficaces.
Mais les efforts entrepris par le chéhabisme pour remédier aux carences du système politique libanais n'ont pas abouti.
Nous ne relaterons pas ici les causes de cet échec (cela a été l'objet d'un livre que j'ai publié en 2008*), mais nous essayerons de montrer en quoi l'expérience de Fouad Chéhab pourrait constituer une feuille de route, une source d'inspiration pour le mandat du président Sleiman.
Si les points de ressemblance entre le président Michel Sleiman et le président Fouad Chéhab sont nombreuses (formation militaire, accès au pouvoir sur fond de crise et par la neutralité de l'armée...), le rôle et les prérogatives du président de la République libanaise ont énormément évolué entre 1958 et 2010.
De plus, le pouvoir et l'autorité - sources et moteur de tout projet de modernisation et de réformes politiques - sont neutralisés par l'éclatement des anciennes prérogatives du président de la République au sein du Conseil des ministres.
Cependant, et nonobstant tous les changements survenus, aussi bien sur les plans militaire, politique, économique que social, il est nécessaire de préciser que tout projet de modernisation politique au Liban est confronté après tout à cette question cruciale soulevée par Georges Naccache au début de l'expérience chéhabiste et qui relève d'un certain pragmatisme aliénant : « C'est avec les Libanais comme ils sont, avec les politiciens, valant ce qu'ils valent, c'est avec eux et à travers eux qu'il faut faire un État libanais... avec cette conscience amère de la nécessité, pour aboutir, de passer à travers les hommes mêmes qui ont avili l'autorité et dégradé le pouvoir. »
Ainsi, la modernisation au Liban est prisonnière d'une crise sans horizons. Les décisions de la modernisation souhaitée sont aux mains de ceux qui n'ont pas intérêt à ce que le Liban pénètre dans la modernité. Cette modernisation est synonyme de suicide politique pour la ploutocratie gouvernante qui monopolise le pouvoir et par le fait même la modernisation.
Le président Chéhab, par sa démission en 1960, tenta de contourner les hommes politiques et de « se ressourcer » d'une légitimité qui émane directement du peuple. Il disait : « Ce n'est pas moi que les Libanais ont élu ; je ne représente que l'impossibilité où ils se trouvaient d'en élire un autre. » Et Chéhab retourna au pouvoir par la volonté du peuple et non plus par celle des hommes politiques, il se libéra de ces derniers et redonna à son programme politique une légitimité populaire susceptible de lui permettre d'amorcer les réformes qu'il comptait faire. Mais « il a trouvé autour de lui un peuple divisé qui conserve l'allégeance à ses leaders, bien que les intérêts de ce peuple soient grignotés par ces leaders. Le président s'est trouvé devant le choix difficile : la soldatesque a été son peuple et son parti. »
Ainsi, Chéhab se tourna vers l'armée et précisément vers le deuxième bureau, qui a été accusé d'avoir dépassé ses limites et d'être intervenu dans l'autonomie du pouvoir civil (ce n'est qu'à partir de 1965 que le deuxième bureau est devenu un véritable « pouvoir parallèle »). La dérive autoritaire par lui exercée fut un facteur important dans l'échec du chéhabisme.
Aujourd'hui, le pays connaît une exacerbation du confessionnalisme politique, une paralysie des institutions politiques et administratives, une inflation de la dette publique, une situation économique alarmante, sans oublier que les forces armées nationales ne monopolisent plus la force légitime...
Il serait naïf, voire injuste de dire que le redressement incomberait au président seul ou à toute autre personne. La responsabilité est commune à tous les Libanais sans exception, citoyens, hommes politiques et intellectuels. En outre, il est impossible pour quiconque, surtout pour un président affaibli, de faire face seul à la corruption du pouvoir politique et confessionnel.
Face à ce dilemme jalonné d'obstacles, que peut faire le président de la République ? Possède-t-il une marge de manœuvre suffisante pour tenter un nouveau projet de modernisation ? Ou bien devrait-il se contenter de jouer son rôle d'arbitre privé de son « sifflet » ?
Au président Sleiman de choisir s'il veut que l'histoire se rappelle de lui comme d'un homme politique parmi d'autres ou comme d'un des fondateurs du Liban moderne.
Le seul moyen est de recourir à des pouvoirs paraconstitutionnels, par la création d'un lien direct avec les Libanais, pour se forger un capital politique mettant le poste de président de la République au service de ce lien pour attirer les gens el les médias.
Il s'agit de changer la règle du jeu. Se concentrer directement sur le peuple en tant que, en même temps, problème et solution. Mandela, Martin Luther King et bien d'autres ont amené le peuple à prendre conscience de sa réalité aliénante et l'ont aidé à changer sa mentalité, qui a créé cette réalité, sans le moindre pouvoir officiel ou constitutionnel.
Sur le plan pratique, il serait souhaitable que le président Sleiman mette au point un projet de réforme sérieux et réfléchi, inspiré du chéhabisme et que nous pourrions appeler « néochéhabiste.» Un projet néochéhabiste s'inspire des principes du chéhabisme en tant que praxis politique, mais s'appuie sur la création d'une prise de conscience populaire et nationale, et non sur l'armée. Un projet qui mobilise les élites et les forces de la société civile, qui mette en place des moyens de communication directe avec les gens dans les festivals, les congrès, les églises et les mosquées, les associations culturelles, sportives, où le président pourra propager l'espoir d'un changement et amorcer une dynamique générale qui conférera à ce projet une légitimité populaire.
En 1970, ayant perdu confiance en tout changement, Fouad Chéhab refusa de se présenter pour un nouveau mandat présidentiel. Aujourd'hui, le président Sleiman possède plusieurs moyens de communication que le président Chéhab n'a pas connus de son temps.
Sera-t-il le fondateur et le précurseur du néochehabisme? Le temps presse.

* « Le chéhabisme, ou les limites d'une expérience de modernisation politique au Liban ».
Il est indéniable que le mandat du président Fouad Chéhab (1958-1964) fut une période décisive dans la trajectoire historique du Liban-État. Le général-président avait réalisé que le Liban ne peut progresser et se développer en tant qu'État stable et souverain sans transcender les causes de sa division interne qui le déchire, à savoir l'injustice sociale dans sa dimension spatiale et populaire.Ainsi, le président Chéhab essaya de développer et de moderniser les différents secteurs de l'économie nationale et, en même temps, encourager le secteur privé à investir dans des domaines susceptibles de favoriser la croissance économique à moyen et long terme. De même,...
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