Je sors du lit. Traîne les pieds à la cuisine. Ouvre une armoire qui regorge de ce qui ce matin ne semble être que des taches de couleurs. Je promène ma main entre toutes ces boîtes. Non, ce n'est pas du sucre en poudre que je cherche. Sûrement pas du cumin. Voilà enfin ce que je recherche. Un sachet rougeâtre. Ma drogue matinale. Et comme par magie, après en avoir vidé le contenu dans de l'eau fumante, j'obtiens un nescafé qui m'aidera à commencer ma journée.
Je m'affale devant la télévision, ma tasse dans une main et ma cigarette dans l'autre (je sais ce n'est pas bon pour la santé, mais je suis majeur et vacciné). Il m'est impossible encore de lire le journal, ma vue étant floutée. Je me décide alors à allumer mon poste de télévision. Effroi. Pas de journal télévisé, mais un sitcom égyptien bas de gamme nous montre une femme pleurant sans verser de larmes face à un homme arborant encore un look 70's qui joue au macho (apparemment pas un grand travail d'interprétation). Au bas de l'écran, une bande défile. Clairement, la personne qui en a créé le concept ne l'a pas fait pour les personnes à la vue imparfaite. Il faut pouvoir dissocier à plus de 200 mètres, de nuit, un chat noir d'un chat moins noir, pour pouvoir lire sans problème ces phrases qui passent en revue la situation libanaise. Je m'approche de l'écran. Je verse par mégarde la moitié de mon nescafé sur la table en bois. J'essuierai plus tard. Je lis le tout une première fois. Puis une deuxième. Et petit à petit (il faut dire que la caféine aide beaucoup), je deviens totalement conscient, témoin d'une absurdité flagrante. Deux attentats viennent d'être commis, à quelques minutes d'intervalle, en plein cœur de Moscou, faisant des dizaines de victimes innocentes - les victimes, même en temps de guerre, sont toujours d'innocents civils.
Je zappe vers d'autres chaînes locales. Après les avoir toutes passé en revue, se forme dans ma tête un résumé qui, dans une autre dimension, doit être logique. Laissez-moi vous en faire part. Ici, des élections se sont tenues qui n'ont pas donné les résultats escomptés. Non pas que les instituts de sondage n'aient rien vu venir ou que d'ultimes chamboulements dans le jeu des alliances se soient produits, remettant en cause les savants échafaudages mis en place par des experts. Rien de tout cela ; simplement, que l'absurde n'a rien à voir avec la logique. Cela nous apprendra à vouloir tout mettre en équation... Là, des cataclysmes financiers, immobiliers, économiques, sanitaires, se sont abattus sur le pauvre monde dans lequel nous évoluons (évoluons, vraiment ?...), remettant tout en cause. J'éteins la télévision. Mon nescafé est à moitié consommé. Ma vue est plus claire. J'ouvre le journal. Et je parcours les titres. Et là, je me demande si l'alcool que j'ai dans le sang me joue des tours ou si je lis bien ce qui est écrit en grand. Une guerre civile pourrait éclater au Liban. Israël et le Hezbollah nous referaient le coup de l'attaque surprise, déterrement de hache de guerre et tout le blabla habituel. En Bourse, le Libanais n'est plus tellement bien coté, lui et plus d'une centaine de ses pairs ne valent qu'un seul Israélien en monnaie d'échange. Les Haïtiens ne reçoivent pas l'aide convenue. La Polynésie française est frappée par de violents tourbillons. En France, les élèves se font poignarder dans leur lycée et les profs se prennent des baffes.
Mon nescafé ne fume plus. J'ai les yeux grands ouverts. Ma main tremble un peu. Je repose le journal. Je me prends pour une fois à penser à mon avenir (mon père sera content, il me reproche toujours d'être trop carpe diem). Le monde va mal messieurs dames. Très mal. Les banquises fondent au pôle Nord. Les hommes s'entre-tuent partout. Des tempêtes frappent au hasard plusieurs côtes. Faire la guerre devient aussi banal que faire l'amour. Des avions tombent. Les responsables de ce monde sont irresponsables.
J'essuie la table. Je ramène ma tasse à la cuisine et la pose dans l'évier. À me voir, on dirait un robot, mouvements cassés, pas saccades. Debout au milieu de la cuisine je me demande ce que je ferai aujourd'hui. Sortir ? Pour faire quoi ? Aller manger, boire ou passer deux heures au cinéma ? Je n'en ai pas l'envie. Et pour être sincère, j'ai peur de mettre un pied hors de chez moi. Le tonnerre gronde et il pleut. Même quand il pleut au Liban, cela doit se faire dans une anarchie totale. Je prends une décision ce matin. Je me remets au lit, referme les stores. Je décide de n'en sortir que quand ce monde ira mieux.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef