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Nos lecteurs ont la parole

II – Quand le bâtiment va, rien ne va plus !*

Wassim HENOUD
Achetez un bien immobilier dans n'importe quel pays civilisé et le fisc se met aussitôt à éplucher vos revenus. Il peut ainsi exiger que vous justifiiez la provenance des fonds utilisés pour s'assurer que l'argent avec lequel vous payez a été honnêtement gagné - qu'on travaille dans le pays ou à l'étranger ne change rien à la chose. Or, je mets au défi quiconque ayant acheté au Liban de dire qu'il a été contacté une fois par nos autorités fiscales pour lui demander de justifier l'origine de ses revenus (voir L'Orient-Le Jour du mercredi 17 mars 2010). De surcroît, comme il est interdit dans les pays qui se respectent de payer en liquide au-delà d'un certain montant, un achat immobilier s'y règle obligatoirement par chèque ou par transfert bancaire. La surveillance des transactions immobilières est en effet un des principaux outils utilisés par les autorités fiscales et monétaires pour une lutte efficace contre le blanchiment d'argent et la fraude fiscale. Or, au Liban, on paie comme on veut. Et nos banques qui n'acceptent plus d'ouvrir un compte à qui se présente à un guichet avec une valise pleine de billets accepteraient par contre cet argent s'il provenait d'une transaction légale. Ce qui explique le mécanisme de l'intégration de flux financiers illicites dans les circuits bancaires normaux : en clair, le blanchiment d'argent ! On achète un bien avec une liasse de billets plus ou moins épaisse, le vendeur la dépose sans problème sur son compte. Le nouvel acquéreur revend le bien et l'argent arrivé au départ en liquide repart ainsi avec une nouvelle légitimité, en intégrant un compte en banque. Un schéma des plus classiques dont plusieurs pays dans la région ont déjà fait les frais quand la bulle ainsi créée vint à éclater. Loin de moi d'insinuer que toutes les transactions immobilières au Liban relèvent du blanchiment d'argent, mais plusieurs signes indiquent qu'il y en a assez pour craindre un retour de bâton brutal à un moment ou un autre.
Source d'argent facile, l'immobilier est ainsi devenu source de vice et de corruption. Lois passées le temps d'obtenir un permis, pullulement de gratte-ciel construits en dépit du bon sens urbain, stations-service qui s'agglutinent à moins de deux kilomètres l'une de l'autre le long de la voie côtière, montagnes mutilées par les carrières, forêts rongées par les sablières, fosses septiques hors normes, cours d'eau pollués ou enterrés, décharges sauvages, côtes variolées par les constructions illégales et spoliations de domaines publics : un chapelet d'horreurs vécu au quotidien par les Libanais impuissants. Et ces exactions, pour « passer », ont permis à plein de poches de se remplir au passage. Le résultat étant la course à la corruption la plus effrénée et la plus éhontée dont le Liban ait été témoin dans son histoire moderne. Un pillage et des abus qui malheureusement ne semblent pas vouloir cesser de sitôt.
Il ressort de tout cela que le poids attribué à ce secteur dans le calcul des taux de croissance économique est pour le moins sujet à caution. Se réjouir devant un taux de développement de 9 % anesthésie surtout une volonté déjà bien faible de bâtir une économie plus stable, qui privilégie l'industrie et l'agriculture, et promeut les droits du citoyen. Il démontre aussi que les secteurs productifs « légaux » ploient sous une pression fiscale sans mesure avec celle exercée sur la construction. Celle-ci détourne à son profit l'investissement vital dont ces secteurs ont besoin pour assurer leur développement stratégique. Elle les empêche de résorber un chômage endémique. Un chômage qui n'arrête pas de drainer nos meilleurs talents hors de nos frontières.
Il en ressort également que si le secteur qui progresse le plus reste au-delà des lois, c'est la loi du plus fort qui s'exercera. Si on n'agit pas assez vite pour remettre l'intérêt de la nation au-dessus de celui des individus, nous risquons d'accentuer une fragilisation sociale déjà bien amorcée. Car les fondations de notre société, basées traditionnellement sur des valeurs de travail et d'intégrité, sont en réel danger. La mendicité élevée en institution, la paupérisation accélérée et le flot d'émigrants qui ne cesse de croître sont là pour le prouver. Si nous continuons dans cette voie, le résultat inéluctable sera dans quelques années la transformation de ce qui nous reste comme pays en quartiers aisés ultraprotégés entourés de ceintures de pauvreté, sources de délinquance. Il n'est pas encore tard pour y remédier, mais le temps presse, car la boule de feu avec laquelle on s'amuse aujourd'hui risquera de tout emporter demain sur son passage.

Wassim HENOUD

(*) Titre emprunté à un Saturnale de feue Mme Mary Yazbeck Azoury (Revue du Liban).
Achetez un bien immobilier dans n'importe quel pays civilisé et le fisc se met aussitôt à éplucher vos revenus. Il peut ainsi exiger que vous justifiiez la provenance des fonds utilisés pour s'assurer que l'argent avec lequel vous payez a été honnêtement gagné - qu'on travaille dans le pays ou à l'étranger ne change rien à la chose. Or, je mets au défi quiconque ayant acheté au Liban de dire qu'il a été contacté une fois par nos autorités fiscales pour lui demander de justifier l'origine de ses revenus (voir L'Orient-Le Jour du mercredi 17 mars 2010). De surcroît, comme il est interdit dans les pays qui se respectent de payer en liquide au-delà d'un certain montant, un achat immobilier s'y règle...
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