Source d'argent facile, l'immobilier est ainsi devenu source de vice et de corruption. Lois passées le temps d'obtenir un permis, pullulement de gratte-ciel construits en dépit du bon sens urbain, stations-service qui s'agglutinent à moins de deux kilomètres l'une de l'autre le long de la voie côtière, montagnes mutilées par les carrières, forêts rongées par les sablières, fosses septiques hors normes, cours d'eau pollués ou enterrés, décharges sauvages, côtes variolées par les constructions illégales et spoliations de domaines publics : un chapelet d'horreurs vécu au quotidien par les Libanais impuissants. Et ces exactions, pour « passer », ont permis à plein de poches de se remplir au passage. Le résultat étant la course à la corruption la plus effrénée et la plus éhontée dont le Liban ait été témoin dans son histoire moderne. Un pillage et des abus qui malheureusement ne semblent pas vouloir cesser de sitôt.
Il ressort de tout cela que le poids attribué à ce secteur dans le calcul des taux de croissance économique est pour le moins sujet à caution. Se réjouir devant un taux de développement de 9 % anesthésie surtout une volonté déjà bien faible de bâtir une économie plus stable, qui privilégie l'industrie et l'agriculture, et promeut les droits du citoyen. Il démontre aussi que les secteurs productifs « légaux » ploient sous une pression fiscale sans mesure avec celle exercée sur la construction. Celle-ci détourne à son profit l'investissement vital dont ces secteurs ont besoin pour assurer leur développement stratégique. Elle les empêche de résorber un chômage endémique. Un chômage qui n'arrête pas de drainer nos meilleurs talents hors de nos frontières.
Il en ressort également que si le secteur qui progresse le plus reste au-delà des lois, c'est la loi du plus fort qui s'exercera. Si on n'agit pas assez vite pour remettre l'intérêt de la nation au-dessus de celui des individus, nous risquons d'accentuer une fragilisation sociale déjà bien amorcée. Car les fondations de notre société, basées traditionnellement sur des valeurs de travail et d'intégrité, sont en réel danger. La mendicité élevée en institution, la paupérisation accélérée et le flot d'émigrants qui ne cesse de croître sont là pour le prouver. Si nous continuons dans cette voie, le résultat inéluctable sera dans quelques années la transformation de ce qui nous reste comme pays en quartiers aisés ultraprotégés entourés de ceintures de pauvreté, sources de délinquance. Il n'est pas encore tard pour y remédier, mais le temps presse, car la boule de feu avec laquelle on s'amuse aujourd'hui risquera de tout emporter demain sur son passage.
(*) Titre emprunté à un Saturnale de feue Mme Mary Yazbeck Azoury (Revue du Liban).

