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Nos lecteurs ont la parole

Une anecdote à méditer

Par Henri TORBEY
Les anecdotes hors du commun méritent d'être connues et je rapporte ici l'une d'elles telle que me l'a contée un de ses auteurs, feu Wadih Torbey, cousin germain de mon père. L'intérêt de cette anecdote est qu'elle joint la bonne gouvernance, l'honneur et la reconnaissance.
Wadih Torbey occupait, avant la Première Guerre mondiale, la charge de drogman du consulat de France à Tripoli. Le sultan accordait au détenteur de cette charge, totalement honorifique, des immunités en tout point semblables à celles des diplomates. Cette charge fut occupée sans discontinuité par un membre de notre famille depuis Louis XIV jusqu'à sa suppression lors de l'établissement du mandat français.
En 1914, peu avant l'entrée en guerre de la Turquie, le consul de France de l'époque demande à Wadih Torbey s'il lui était possible de faire signer par des notables musulmans de la ville un document attestant que le califat ne pouvait légalement et religieusement être détenu que par un khoreichite, descendant du Prophète.
Le consul avançait comme objectif l'emploi éventuel de ce document en Afrique du Nord au cas où la Turquie s'allierait à l'Allemagne et que le sultan, ès qualité de calife de l'islam, déclarerait le jihad, c'est-à-dire la guerre sainte. Ce document aura pour but non seulement de dénier la qualité de calife au sultan de Turquie, étranger à la tribu khoreiche et à la descendance du Prophète, mais aussi de renforcer la position du roi du Maroc qui est descendant du Prophète et habilité à réclamer le califat.
Wadih Torbey, dont l'intelligence et l'habileté étaient exemplaires, s'acquitte rapidement de la mission et remet au consul le document dûment signé par un nombre important de notables musulmans de la ville.
Quelque temps après, la Turquie entre en guerre. Wadih Torbey et les signataires du document, se rendant compte du danger qu'ils couraient, se précipitèrent chez le consul, qui était encore là, pour reprendre ou détruire le document. Il leur fut assuré que le document était déjà à Paris.
Suite à la déclaration de la guerre, le bâtiment du consulat de France fut mis sous séquestre et occupé par un colonel de gendarmerie soûlard et noceur, mais heureusement ignorant totalement la langue arabe.
Subitement, de bouche à oreille circula à Tripoli une nouvelle qu'au cours d'une orgie organisée par le colonel de gendarmerie, les talons d'une femme de petite vertu avaient déchiré le tissu du canapé sur lequel elle dansait, ce qui  fit apparaître des documents compromettant dangereusement certains notables de la ville.
Malheureusement l'histoire était vraie, mais comme le colonel ignorait l'arabe, les documents furent remis au wali, qui n'était autre que Azmi bey.
Une délégation des notables intéressés se rendit auprès du wali pour s'enquérir de la véracité des nouvelles et au besoin le soudoyer pour détruire le document compromettant.
La rencontre aurait été d'une haute portée d'honnêteté et de diplomatie de la part du wali. Dès la rencontre, Azmi bey retire le document de son portefeuille et s'adresse à ses interlocuteurs dans des termes qui seraient les suivants : « J'ai toujours écrit à Istanbul que vous étiez les sujets loyaux du sultan. Ce document le dément et vous condamne, mais je veux bien croire que vous l'avez signé par étourderie ou par ignorance. Je garde ce document par devers moi pour, d'un côté, ne pas me démentir et, d'un autre côté, en gage de votre loyauté ; si vous manquez à votre loyauté, vous n'aurez aucun reproche à me faire. »
Azmi bey a été muté à Beyrouth puis dans une région arabe et les événements se sont précipités, l'armée turque évacue la région, ses effectifs se sont même débandés et les troupes britanniques et françaises ont occupé le pays.
À Tripoli, occupé par les Français, Wadih Torbey a été nommé chef de la Sûreté générale Nord Syrie dont la compétence s'étendait de Batroun jusqu'à une région située au centre de la Syrie. Naturellement il y avait, à côté de lui, un colonel français soi-disant pour le conseiller.
Un jour, le planton entre chez Wadih Torbey et lui dit qu'un homme voudrait le voir. Wadih répond qu'il est très occupé et lui fait demander la nature du service qu'il se propose de lui demander. Le planton revient en disant :  « Il ne veut aucun service et ne veut pas donner son nom, et prétend que quand vous le verrez, vous saurez qui il est. » Wadih s'enquiert : « Mais quel genre d'homme est-ce ? » Le planton répond qu'il s'agit d'une personne de qualité, misérablement habillée.
Wadih le fait entrer et reconnaît Azmi bey, malgré ses habits sales et fripés, ses traits amaigris et une barbe mal soignée.
Azmi bey raconte qu'à la suite de la défaite ottomane, beaucoup de cadres et de soldats se sont égarés dans la nature et que lui,  connaissant et parlant parfaitement l'arabe, avait pu se faufiler parmi les autochtones et ainsi arriver jusque-là.
Azmi bey aurait ajouté : « Je suis recherché par les autorités alliées, je risque peut-être la peine capitale. Dans un temps pas très lointain, je vous ai sauvé la vie à vous et à plusieurs notables de cette ville. Maintenant que je suis entre vos mains et dans mon état présent, je vous demande d'agir selon ce que votre honneur vous inspire. »
Wadih Torbey demande à Azmi bey de rester là. Il se rend chez le colonel qu'il met au courant de l'affaire, en insistant sur la reconnaissance due à cet homme. Le colonel aurait répondu : « Je pense que vous l'avez incarcéré. » Wadih aurait rétorqué : « Je ne l'ai pas fait et je ne le ferai pas et si vous le faites, je démissionnerai immédiatement et demain matin à la tête de tous les notables de la ville nous manifesterons contre votre attitude. »
À cette réponse, le colonel aurait réfléchi l'espace de quelques secondes puis, secouant la tête, aurait répondu : « La discipline militaire est dure, personnellement je n'ai rien vu ni rien entendu, faites ce que votre honneur vous commande, vous en avez les moyens. »
Après ces propos rassurants, Wadih Torbey ramène à son domicile Azmi bey et invite les notables signataires du fameux document. Des habits dignes de sa personne lui sont fournis ainsi qu'un petit pécule et les moyens pour assurer son retour en Turquie.
Une des plus belles avenues de Tripoli porte le nom de
«  rue Azmi ».

Henri TORBEY
Ancien ministre
Les anecdotes hors du commun méritent d'être connues et je rapporte ici l'une d'elles telle que me l'a contée un de ses auteurs, feu Wadih Torbey, cousin germain de mon père. L'intérêt de cette anecdote est qu'elle joint la bonne gouvernance, l'honneur et la reconnaissance.Wadih Torbey occupait, avant la Première Guerre mondiale, la charge de drogman du consulat de France à Tripoli. Le sultan accordait au détenteur de cette charge, totalement honorifique, des immunités en tout point semblables à celles des diplomates. Cette charge fut occupée sans discontinuité par un membre de notre famille depuis Louis XIV jusqu'à sa suppression lors de l'établissement du mandat français.En 1914, peu avant l'entrée en guerre de la...
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