(Jean-Marie Adiaff, extrait de La carte d'identité)
Critiquer son pays, tous ceux qui y vivent et nous gouvernent devient pénible. J'ai médité là-dessus des semaines durant, sans résultat. Comment savoir dire, sans offusquer tout le monde, que ça ne va plus, que ça ne pourrait plus aller et qu'il faudrait changer les choses ?
Nous entamons l'année 2010 avec des désastres et des malheurs ; elle risquera d'être longue, avec les milliers de familles endeuillées. Nous ne pouvons que nous recueillir devant leurs souffrances.
Les politiciens libanais ont essayé d'agir, mais ils ont échoué par manque de professionnalisme et de compétence. Ils auraient pu mieux coordonner leurs efforts, unifier les mesures à prendre, les informations à donner pour éviter de dérouter les parents en détresse. La frustration du peuple grandit face et le dégoût s'installe. On tait même les vérités, pour telles ou telles raisons nationales.
La situation politique est précaire. Nous sommes choqués par les menaces répétées de guerre. Nous manquons de solidarité entre nous et la tranquillité du Libanais n'est plus la priorité de l'État. Celles des Syriens et des Palestiniens importent plus. Certains responsables ne manquent pas d'éloquence, ni d'occasions pour plaider en faveur de ces pays. Notre dignité se trouve bafouée à chaque fois que nous les entendons. Le sort des prisonniers libanais disparus dans les geôles syriennes reste inconnu. Rien n'empêche ces responsables de reprendre le chemin de Damas.
Gibran Khalil Gibran parle, dans son recueil Orages des « sages du pays » qui sont toujours présents pour apaiser les révoltes. Ils existent parmi les gens de mon pays. Ils sont toujours prêts à protéger, face à un excès de pouvoir qui étouffe, familial soit-il, patriotique ou religieux. Ils ont les citations, les mots qui apaisent sans guérir. Tout est dit pour rétablir le calme, cette obéissance aveugle, cette soumission qui maintient l'équilibre cruel de ce monde fou de la corruption. La femme « apprivoisée, amadouée » lutte face à son mari despote, les « sages du pays » les réconcilient mais sans la convaincre.
Le marquis de Sade, dans Les infortunes de la vertu, parle de ces siècles corrompus, où le plus facile pour l'honnête homme est de faire comme les autres, de prendre place parmi les méchants qui prospèrent que parmi les vertueux qui périssent. « En partant du respect qu'on nous a inculqué, rien n'encourage à suivre ce chemin, nous n'avons rencontré que des épines et les méchants ne cueillent que des roses. » Car, dit-il, la vertu reste faible pour lutter contre le vice. Le vol dans la société rétablit l'équilibre dans l'inégalité des richesses. Est-ce dans cette atmosphère d'égoïsme que nous vivons aujourd'hui ?
Le contact avec les autres devient une hantise, une crainte et une appréhension. Les lois sont toujours inapplicables, incohérentes. Nous faisons du surplace et, si nous évoluons, c'est par de nouvelles magouilles et à reculons. Les années défilent devant nos yeux et l'État de droit est loin d'être établi. Nul ne daigne tenir compte du droit édicté.
Oui, le respect, la courtoisie et le savoir-vivre sont des notions oubliées dans notre société libanaise. Et pourtant ce sont les pilotis de toutes les nations. Nous assistons sans cesse à des atteintes aux droits communs, devant l'indifférence de tous.
Le respect, ce sentiment noble, cette considération, cette estime en raison de la valeur qu'on reconnaît à l'autre, cette sollicitude en l'absence de toute revendication est oubliée depuis un certain temps. L'application de la loi de plein gré, par conviction, pour instaurer l'ordre et la sécurité dans la société, devient rare. Comment éduquer à nouveau à la citoyenneté et montrer la pertinence de cette éthique et surtout la remettre en pratique ?
Les négligences ont dépassé les limites du possible. Nous communiquons mal entre nous. Le langage est grossier et le comportement manque de tact. Pourquoi les Libanais deviennent-ils si arrogants ?
Aujourd'hui, chaque Libanais se croit unique et libre de penser et d'agir indépendamment de ceux qui l'entourent. Tout est permis pourvu que les affaires marchent et que les plaisirs et intérêts personnels l'emportent. Qu'en est-il de nos fautes et de notre inertie en tant que citoyens responsables ? Qu'en est-il de l'éducation de nos jeunes, qui assumeront la continuité, de ces fauteurs et semeurs de troubles qu'on continue à protéger ? Qu'en est-il de cette incompétence généralisée, du manque de professionnalisme à tous les niveaux ?
Comment récupérer cette liberté de vivre, de penser, d'agir, d'écrire, de prier dans la dignité, en respectant celle des autres ? Qu'en est-il des bonnes relations entre les groupes, pour améliorer la communication et pour éviter le harcèlement ?
Chez nous, ceux qui commettent les infractions les plus folles lancent eux-mêmes des insultes à ceux qui les supportent. Ceux qui se retrouvent lésés sont stupéfaits de tant d'insolence et de grossièreté, mais n'y peuvent rien par manque de sanctions et d'applications strictes des lois. C'est la raison du plus fort qui l'emporte, qui empiète sur les droits et les libertés des autres. C'est avoir du style que de ne pas respecter la loi, de faire fi du code de la route, de commettre toutes les contraventions imaginables, d'insulter l'agent de l'ordre s'il ose accomplir son devoir. C'est avoir du style de laisser traîner nos déchets. C'est avoir du style de nuire à notre réputation, de banaliser les documentaires qui parlent de nos négligences au Liban et dans toute la région (détritus de Saïda). Chez nous, c'est pratique de polluer la mer, la nature, l'atmosphère, les lieux publics et les surfaces communes. C'est normal de s'emparer des biens des autres, d'oublier de consulter les gens concernés, de ne pas faire cas des propriétés, des hiérarchies et des classes sociales. C'est normal de fumer des dizaines de cigarettes dans des salles fermées, dans des écoles et même dans des hôpitaux. Et tant pis pour les fumeurs-passifs, les asthmatiques, les malades.
Tant de problèmes sérieux restent sans solutions. Des médecins charlatans, des dentistes filous, de faux diagnostics, des négligences professionnelles, des médicaments contrefaits, des victimes innocentes. Du harcèlement au travail, l'affectation du moral, le manque de loyauté vis-à-vis des employés... Et tant pis pour les opprimés, les asservis, les malades.
Tous les Libanais sont en quête d'une nationalité étrangère, donc d'une meilleure qualité de vie.
Que tous ceux qui rejettent la loi, par leur indifférence, leur irrespect de l'ordre établi révisent leur comportement. Nous sommes las, frustrés et dégoûtés devant tant d'injustices. La justice est la valeur essentielle pour une qualité de vie meilleure. C'est elle qui adoucit les relations entre les hommes.
En attendant l'application stricte des lois et l'édification de l'État de droit, pourquoi ne pas créer chacun dans son milieu un petit espace sain où l'autre serait respecté, où la liberté connaîtrait ses limites. Rendons notre quotidien moins pénible et moins décevant en changeant nos comportements égoïstes. Mais aussi, c'est à la société civile d'inculquer cette culture du respect en commençant par la famille, l'école et les associations en tout genre.
Combattons la transgression de la loi, la course au profit, les guerres qui ne sont que la recherche de la suprématie. Combattons les vraies causes de la mécanisation du monde, pensons au bien commun. Ce monde avance sans nous et le chaos nous étouffe. Brisons le silence, cassons la timidité. Œuvrons pour le changement. Ça suffit ! Notre pays va à la dérive.


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