Qui connaît l’histoire, toute l’histoire, de Roméo et Juliette ? (DR)
Mais revenons à l'essentiel, c'est-à-dire à nos fameux amoureux de Vérone. C'était bien Vérone, n'est-ce pas? Qui se rappelle des noms des familles et personnages qui entourent le célèbre couple? Au fait, qui est empoisonné, qui est poignardé? L'union des deux amoureux a-t-elle été consommée? Autant de questions soulevées au cours du spectacle. Le spectateur, intrigué, sollicité, réalise avec amusement que ce n'est pas évident, en effet, de faire un résumé cohérent de l'intrigue au pied levé.
La pièce est en fait un montage des réponses données par les interviewés. À tour de rôle, Juliette (Élisabeth Conner) et Roméo (Robert M. Johanson), ou tout du moins des comédiens habillés à la manière des célèbres héros (justaucorps à jabot pour lui, robe romantique et couronne de fleurs pour elle), viennent jouer de façon élisabéthaine ces témoignages contemporains sur la pièce. Les bribes de récits, entrecoupées de trous de mémoire, sont restituées avec force de mimiques stéréotypées par les acteurs qui écoutent ces curieuses conversations par oreillettes. En effet, et il s'agit là d'une particularité de la troupe, le jeu repose sur un dispositif par lequel les acteurs entendent leur texte préenregistré. «Ce dispositif projette la parole dans le présent en court-circuitant le processus de remémoration et surtout - ce qui est plus gênant - son corollaire: la dissimulation de cet effort», indiquent les metteurs en scène. On ne peut que rire à l'écoute de ces récits mêlant des citations issues de mémoires qui flanchent, des parallèles improbables (y compris avec les événements du 11-Septembre), ou des confessions personnelles (l'amour porté à l'étudiante qui lisait Roméo et Juliette en salle de gym...). À notre propre étonnement, peu à peu, émerge de tout cela la véritable histoire des Montaigu et des Capulet.
Sous un aspect ludique, nous sommes donc conviés à une réflexion sur le théâtre, le pouvoir des histoires, la mémoire collective et, bien sûr, l'amour.
«Ce qui nous intéressait était la relation que chacun entretient avec cette fable, les attentes, les images, les interprétations qu'elle suscite. Ce spectacle s'inscrit dans une recherche que nous menons sur la tradition orale», précisent encore les fondateurs de la troupe dont le nom est né du rêve de Kafka dans son dernier roman, laissé inachevé. «Rêve d'un espace et d'une dramaturgie théâtrale qui décloisonnent scène et salle, théâtre et ville, où intérieur et extérieur cohabitent dans un espace continu et unique», raconte Pavol Liska.
On l'aura compris, cette troupe qui nous vient de la Grosse Pomme, du Off-Off Broadway, entend renouer avec l'essentiel, c'est-à-dire la tradition orale du spectacle, sans effets de manche ni strass et paillettes. Non conformiste, elle propose des performances étonnantes de fraîcheur et de provocation sous la direction de Pavol Liska et Kelly Copper. Elle est américaine, lui vient de Slovaquie. Tous deux ont été formés au Dartmouth College, puis ont migré à New York. Kelly Copper a fait partie de la MaMa Experimental Theater et Pavol Liska a joué avec Richard Foreman. La compagnie s'est forgé une excellente réputation aux States comme en Europe, dans sa manière underground de trouver des angles d'attaque originaux où la vie quotidienne, la culture populaire et des sources littéraires jouent souvent un rôle et se combinent de façon surprenante.
Minimaliste dans la forme, audacieuse dans le fond, la pièce repose sur un jeu très physique, qui met l'accent sur la voix et le corps. Entre pastiche kitsch du théâtre amateur, sitcom de télévision et performance «arty» de l'underground new-yorkais. Ou bien encore vertigineuse mise en abîme de tout cela...


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