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Nos lecteurs ont la parole

Fierté libanaise

Par Lina EL-KADI RIFAAT
Sur le site Facebook, mes amis s'agglomèrent dans des groupes de fans pour artistes, écrivains et idées. Ils m'invitent au moins deux fois par semaine pour rejoindre les groupes suivants : fier d'être libanais, Libanais et fier de l'être, fier Libanais... Et la liste continue.
Le Libanais est fier de son héritage, fier de sa nationalité (bien que la recherche et l'acquisition d'une deuxième nationalité soient monnaie courante), fier de son trilinguisme, du fait qu'il peut skier et nager le même jour, fier des Phéniciens, de sa montagne, de sa force, de toutes ces villes qui restent une preuve d'une ancienne civilisation dont, hélas, il ne reste que des ruines. Le Libanais ayant raté son cours d'histoire, et fort de sa certitude d'appartenir à une élite, ne peut s'arrêter de crier sa fierté sur les toits.
Je suis libanaise (sans autre nationalité)... mais je ne suis pas fière de l'être à la manière de certains de mes compatriotes.
Je ne suis pas fière de mon inimitable aptitude à ridiculiser toute loi qui ne me convient pas, ni de mon aveugle attachement à un leader qui ne tient pas forcément à mes intérêts, ni de mon pouvoir magique à me transformer en mouton à sa vue ou à l'écoute de sa ô si charmante voix, ni de ce laisser-faire auquel je soumets mes pensées, mes convictions, mon identité et mon âme.
Je ne suis pas fière de conduire en contresens sous prétexte que j'ai un rendez-vous d'une urgence suprême avec mon coiffeur. Je ne suis pas fière de mon involontaire et indomptable instinct de jeter tout par la fenêtre de ma voiture, ni de mon agressivité et manque d'humanité en face de ces personnes immigrantes qui s'éloignent de leur famille pour venir s'occuper de la mienne.
Je suis fière de cette belle montagne, mais pas du bâtiment extrêmement laid que j'ai fait bâtir pour m'enrichir ou pour m'acquérir une belle vue sur la baie qui s'étend à ses pieds.
Je suis fière de la mer qui côtoie nos villes, mais pas des déchets que j'y jette.
Je suis fière de Feyrouz, mais plus encore de mon oreille, habituée à accepter des polluants sonores.
Je suis fière de la coexistence de toutes les sectes et religions au sein de mon pays, qui s'enrichit de ce mélange, mais je ne suis pas fière de ce désir de savoir si le nom de ton père est Ahmad ou Élie pour décider où te situer et si je t'apprécie pour ce que tu es, indépendamment de toute autre qualité que tu puisses avoir.
Je suis fière de la fameuse hospitalité libanaise mais pas du fait qu'on puisse passer une bonne demi-heure à s'inviter les uns les autres pour décider qui passe en premier en sortant d'une salle ou qui prend la première tasse de café turc servie, surtout lorsqu'on est prêt à s'entre-tuer derrière le volant de la voiture pour arriver le premier.
Je ne suis pas fière d'accepter d'aller dans des restaurants où les autres ne respectent pas mon droit de respirer et m'obligent à fumer contre ma volonté. Bien que je respecte leur liberté, je dois apprendre à faire face lorsque leur plaisir viole mes droits.
Je ne suis pas fière d'accepter de consommer des produits qui ne satisfont pas aux normes minimales sanitaires. On me vend de la listériose, de la salmonelle, e coli, des pesticides, que je consomme docilement. Je dois apprendre à refuser ce qu'on me propose et à exiger un meilleur contrôle de la part des autorités.
Je ne suis pas fière de voter pour des députés qui ne me représentent pas. Ce sont des qualités non des couleurs que je devrais chercher dans la personne politique que j'élis.
Je ne suis pas fière de perpétuer le désordre et le chaos que la génération de mes parents a préparés. Ma génération n'a pas d'excuse.
Je ne suis pas fière de ne pas faire tout mon possible pour améliorer mes conditions, pour exiger mes droits tout en honorant mes obligations, de ne pas faire tout mon possible pour devenir aussi disciplinée que ces peuples dont j'aime parler la langue.
Je ne suis pas fière de ne pas faire tout mon possible pour que nos enfants puissent un jour dire : « Nous sommes fiers d'être libanais. »
Sur le site Facebook, mes amis s'agglomèrent dans des groupes de fans pour artistes, écrivains et idées. Ils m'invitent au moins deux fois par semaine pour rejoindre les groupes suivants : fier d'être libanais, Libanais et fier de l'être, fier Libanais... Et la liste continue. Le Libanais est fier de son héritage, fier de sa nationalité (bien que la recherche et l'acquisition d'une deuxième nationalité soient monnaie courante), fier de son trilinguisme, du fait qu'il peut skier et nager le même jour, fier des Phéniciens, de sa montagne, de sa force, de toutes ces villes qui restent une preuve d'une ancienne civilisation dont, hélas, il ne reste que des ruines. Le Libanais ayant raté son cours d'histoire, et fort de sa certitude d'appartenir...
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