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Nos lecteurs ont la parole

Reprise économique : ce qui reste à faire (II)

Amine ISSA
Comme je le disais dans la première partie de mon article (voir L'Orient-Le Jour du vendredi 19 février 2010), de nouvelles approches de la mesure du « bien-être » se profilent.  La plus récente et la plus institutionnalisée est l'étude commandée par le président Nicolas Sarkozy au Prix Nobel d'économie Joseph Stiligz. Celui-ci, dans son rapport, propose de « compléter le PIB, mesure de la production économique, par une série d'indicateurs de l'environnement à la santé en passant par les activités non marchandes ». C'est là où je reprends les deux indicateurs que j'avais précédemment cités, le chômage, et la baisse du crédit à la consommation et aux entreprises. Pourquoi les distinguer? Parce que justement, ils sont des conséquences directes de l'avidité destructrice que nous décrivions plus haut et sont absents de cet effort d'aborder l'économie autrement. Le chômage est la forme la plus admise et la plus institutionnalisée puisque le chômeur est indemnisé de l'exclusion. Le chômage durable mais contenu est un mal qui peut se conjuguer avec la croissance du PIB. Quand une entreprise licencie, les marchés réagissent positivement. Pourtant, un chômeur est un être qui est écarté du champ social, qui n'a plus d'utilité dans la cité. Il n'est plus qu'un chiffre dans des statistiques. Il perd sa dignité. On ne peut alors parler de mesurer le « bien-être » en n'adressant pas ce problème. Or ni le rapport Stiligz  ni les résolutions du G20 n'en parlent. L'effort de solidarité qui est le ciment des sociétés modernes est ici absent. Le second indicateur  concerne la rétention du crédit par les banques. D'abord, ce qu'il faut indiquer, c'est l'importance du crédit dans une économie active et innovatrice. C'est ce qui lui permet de se développer rapidement pour créer des richesses en un temps plus court. C'est une des fonctions des instruments financiers, dont il ne faut condamner que les excès. La lecture par Marx du conflit social entre les détenteurs des moyens de production et les travailleurs rémunérés juste pour survivre et se renouveler n'est plus d'actualité en ces termes. Il n'y a plus deux protagonistes qui s'épuisent mutuellement, un patronat qui ne cède rien et un prolétariat qui revendique constamment jusqu'au point de rupture révolutionnaire. Depuis le rééquilibre partiel des droits et devoirs de ces deux derniers, grâce aux politiques sociales, ils sont sur le même quai. Mais insidieusement, cet antagonisme s'est transposé entre, d'un côté, les entrepreneurs et les travailleurs, et d'un autre, les détenteurs de l'argent, c'est-à-dire les banques et les institutions financières. Quand tout allait bien, ceux-ci accordaient à qui le voulaient des crédits. Quand la bulle immobilière a éclaté, les individus débiteurs ont vu leurs taux d'emprunt s'envoler sans justification. Ils étaient les maillons faibles du circuit et donc les premiers à être dépossédés de leurs biens par des institutions pressées de récupérer leurs mises sans égard aux drames que cela provoquerait. Les institutions financières n'ont certes obligé personne à prendre des crédits, mais ce qui est répréhensible, c'est leur hâte à mettre en faillite des individus et de petites entreprises dans la tourmente. Plus encore, malgré les centaines de milliards de dollars que les États ont avancés aux institutions financières pour leur éviter la banqueroute, celles-ci, malgré les multiples mises en garde des gouvernements, persistent à refuser de nouveaux crédits ou des crédits relais aux particuliers et aux entreprises en difficulté. Si, précédemment, l'imprudence des institutions financières à prêter à tout va était payante, au moment où la machine se grippe, l'extrême prudence est destructive. Même si les protagonistes ont ici changé, le credo marxiste est remis au goût du jour et est source de tragédies. Encore une fois, les individus sont sacrifiés sur l'autel des bilans, encore une fois, le lien social se dictant à l'extrême. Or, le G20 justement n'a parlé que de bilan, il prétend harmoniser les comptabilités nationales pour éviter les écarts dans les appréciations de la solidité des économies. Il prétend aussi moraliser les bonus des as de la finance en en faisant les boucs émissaires de la faillite généralisée. Mais nulle part il n'est dit de contraindre les institutions financières à réinjecter les milliards perçus dans les circuits productifs.
Maintenir une politique de crédits cohérente et réactive face aux crises et combattre le chômage restent donc les deux voyants à surveiller en permanence pour sauvegarder l'activité des entrepreneurs et des travailleurs, pivots de la cohésion sociale. Est-ce possible ? Certainement et pour deux raisons. D'abord, il s'agit de décision politique. Si les gouvernements sont convaincus de la nécessité de maintenir les conditions optimums de l'entreprise et du travail, ils en ont les moyens. Les sommes astronomiques mobilisées pour sauver l'économie mondiale montrent à quel point les gouvernements ont encore une capacité d'intervention dans l'économie de marché. De plus, le rapport Stiligz que je citais plus haut ainsi que la bataille menée aux États-Unis pour une couverture médicale universelle sont des indicateurs parmi d'autres qui démontrent une tendance à appréhender l'économie autant en termes de croissance qu'en termes de confort humain. Elle est le fait d'un gouvernement isolé. Il suffit que le G20 s'en empare. Quand cela sera fait, il sera beaucoup plus facile de privilégier le travail et le sauvetage des entreprises ou des individus en difficulté. Pratiquement, il s'agit de renverser une tendance actuelle qui dit que le Sud pauvre doit produire, et le Nord riche consommer. Tout en respectant la division du travail planétaire qui veut que l'on produise à moindre coût, il n'est pas impossible de rééquilibrer l'équation en vigueur. Si un téléviseur coûte à l'unité moins cher en Chine qu'en Angleterre, c'est qu'on ne comptabilise pas les coûts du transport en termes de pollution, ni le coût du chômeur anglais qui ne produit pas cette télévision, ni surtout le désespoir et la dépression de ce même chômeur et l'abrutissement de l'ouvrier chinois qui travaille dans des conditions dignes d'un roman de Charles Dickens. La seconde raison d'espérer est incluse dans les trois défis que va affronter le monde au cours de ce siècle. La population actuelle de la planète est estimée à 6,8 milliards de personnes. En 2050, nous serons 9,1 milliards. Pour nourrir l'ensemble de l'humanité, il faudra augmenter la production agricole de 70 % pour des raisons tant quantitatives, croissance de la population, que qualitatives, produits moins riches en calories et plus de terre consacrée aux pâturages (12). Le deuxième défi concerne l'énergie. Plus de populations veut dire nécessairement plus de biens de consommation à produire et à déplacer, plus de personnes à chauffer, à éclairer et à transporter. Le troisième défi, relié aux deux précédents, est la pollution des sols, de l'eau et de l'atmosphère. Qu'exigent-ils comme réponses ? Une revalorisation de l'agriculture comme activité principale. Elle sera demandeuse de hautes technicités pour produire plus et mieux, car les pratiques actuelles épuisent les sols et nuisent à la santé. Le besoin de  toute terre disponible induira la revalorisation  des terres du Sud abandonnées pour cause d'immigration massive vers le Nord. L'épuisement des réserves d'hydrocarbures ainsi que la pollution qu'elles entraînent ouvrent déjà des perspectives de développement économique que certains n'hésitent pas à qualifier de seconde révolution industrielle. La maîtrise de nouvelles énergies tels l'hydrogène, la fusion nucléaire, le soleil et le vent, plus propres et moins chers, est porteuse autant d'opportunités de développement économique, de création d'emplois, que d'amélioration de la qualité de vie des êtres humains.
Faut-il, pour remettre les individus au centre de l'équation, revenir à l'utopie marxiste, qui s'est effondrée ? Certainement pas. Contentons-nous de relire et d'appliquer ce que les premiers libéraux anglo-saxons disaient. Catherine Audard résumait ainsi la pensée de John Stuart Mill, l'initiateur du nouveau libéralisme au XIXe siècle : « Le libre développement est un élément essentiel du progrès social, mais sans l'aide et la contribution des autres, ce développement serait impossible. » Reprenant aussi Thomas Hill Green, elle  synthétisait sa réflexion de la manière suivante : « Le lien social résulte de la reconnaissance par chacun de la personne de l'autre comme d'une fin en soi, et des intérêts des autres comme constitutifs de l'intérêt personnel. » (13) Contre l'utilitarisme d'une économie déshumanisée et vouée à l'échec, comme la dernière crise l'a démontré, repositionnons les individus, leurs besoins, leurs devoirs et leurs capacités au milieu de l'effort de rétablissement des équilibres économiques. Cela reste la seule garantie du développement durable de la planète.

Amine ISSA
12- Rapport de la FA0, 12-13/10/09.
13- « La vie des idées », 29/04/09.
Comme je le disais dans la première partie de mon article (voir L'Orient-Le Jour du vendredi 19 février 2010), de nouvelles approches de la mesure du « bien-être » se profilent.  La plus récente et la plus institutionnalisée est l'étude commandée par le président Nicolas Sarkozy au Prix Nobel d'économie Joseph Stiligz. Celui-ci, dans son rapport, propose de « compléter le PIB, mesure de la production économique, par une série d'indicateurs de l'environnement à la santé en passant par les activités non marchandes ». C'est là où je reprends les deux indicateurs que j'avais précédemment cités, le chômage, et la baisse du crédit à la...
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