Maintenir une politique de crédits cohérente et réactive face aux crises et combattre le chômage restent donc les deux voyants à surveiller en permanence pour sauvegarder l'activité des entrepreneurs et des travailleurs, pivots de la cohésion sociale. Est-ce possible ? Certainement et pour deux raisons. D'abord, il s'agit de décision politique. Si les gouvernements sont convaincus de la nécessité de maintenir les conditions optimums de l'entreprise et du travail, ils en ont les moyens. Les sommes astronomiques mobilisées pour sauver l'économie mondiale montrent à quel point les gouvernements ont encore une capacité d'intervention dans l'économie de marché. De plus, le rapport Stiligz que je citais plus haut ainsi que la bataille menée aux États-Unis pour une couverture médicale universelle sont des indicateurs parmi d'autres qui démontrent une tendance à appréhender l'économie autant en termes de croissance qu'en termes de confort humain. Elle est le fait d'un gouvernement isolé. Il suffit que le G20 s'en empare. Quand cela sera fait, il sera beaucoup plus facile de privilégier le travail et le sauvetage des entreprises ou des individus en difficulté. Pratiquement, il s'agit de renverser une tendance actuelle qui dit que le Sud pauvre doit produire, et le Nord riche consommer. Tout en respectant la division du travail planétaire qui veut que l'on produise à moindre coût, il n'est pas impossible de rééquilibrer l'équation en vigueur. Si un téléviseur coûte à l'unité moins cher en Chine qu'en Angleterre, c'est qu'on ne comptabilise pas les coûts du transport en termes de pollution, ni le coût du chômeur anglais qui ne produit pas cette télévision, ni surtout le désespoir et la dépression de ce même chômeur et l'abrutissement de l'ouvrier chinois qui travaille dans des conditions dignes d'un roman de Charles Dickens. La seconde raison d'espérer est incluse dans les trois défis que va affronter le monde au cours de ce siècle. La population actuelle de la planète est estimée à 6,8 milliards de personnes. En 2050, nous serons 9,1 milliards. Pour nourrir l'ensemble de l'humanité, il faudra augmenter la production agricole de 70 % pour des raisons tant quantitatives, croissance de la population, que qualitatives, produits moins riches en calories et plus de terre consacrée aux pâturages (12). Le deuxième défi concerne l'énergie. Plus de populations veut dire nécessairement plus de biens de consommation à produire et à déplacer, plus de personnes à chauffer, à éclairer et à transporter. Le troisième défi, relié aux deux précédents, est la pollution des sols, de l'eau et de l'atmosphère. Qu'exigent-ils comme réponses ? Une revalorisation de l'agriculture comme activité principale. Elle sera demandeuse de hautes technicités pour produire plus et mieux, car les pratiques actuelles épuisent les sols et nuisent à la santé. Le besoin de toute terre disponible induira la revalorisation des terres du Sud abandonnées pour cause d'immigration massive vers le Nord. L'épuisement des réserves d'hydrocarbures ainsi que la pollution qu'elles entraînent ouvrent déjà des perspectives de développement économique que certains n'hésitent pas à qualifier de seconde révolution industrielle. La maîtrise de nouvelles énergies tels l'hydrogène, la fusion nucléaire, le soleil et le vent, plus propres et moins chers, est porteuse autant d'opportunités de développement économique, de création d'emplois, que d'amélioration de la qualité de vie des êtres humains.
Faut-il, pour remettre les individus au centre de l'équation, revenir à l'utopie marxiste, qui s'est effondrée ? Certainement pas. Contentons-nous de relire et d'appliquer ce que les premiers libéraux anglo-saxons disaient. Catherine Audard résumait ainsi la pensée de John Stuart Mill, l'initiateur du nouveau libéralisme au XIXe siècle : « Le libre développement est un élément essentiel du progrès social, mais sans l'aide et la contribution des autres, ce développement serait impossible. » Reprenant aussi Thomas Hill Green, elle synthétisait sa réflexion de la manière suivante : « Le lien social résulte de la reconnaissance par chacun de la personne de l'autre comme d'une fin en soi, et des intérêts des autres comme constitutifs de l'intérêt personnel. » (13) Contre l'utilitarisme d'une économie déshumanisée et vouée à l'échec, comme la dernière crise l'a démontré, repositionnons les individus, leurs besoins, leurs devoirs et leurs capacités au milieu de l'effort de rétablissement des équilibres économiques. Cela reste la seule garantie du développement durable de la planète.
12- Rapport de la FA0, 12-13/10/09.
13- « La vie des idées », 29/04/09.

