L'expérimentation sociale a commencé, on retourne à l'âge de la pierre (ponce) pour refaire la civilisation, voir comment on pose des pièges et on fait du feu. Avec le nucléonique Ahmadinejad, et le super-raciste Netanyahu ou encore l'illuminé Kim Jong-il dans le coin, ces survivalistes ne feront pas long feu. De toute façon, côté statistiques, les États-Unis sont le pays où la poussée urticatoire survivaliste est la plus fiévreuse. Elle aurait déjà atteint 6 millions d'individus - adeptes de l'autodéfense. Encore qu'il soit difficile d'en estimer le nombre exact : être survivaliste, ça ne se crie pas sur les toits, des fois que le voisin viendrait vous chiper vos réserves de bâtons salés ou de canettes de bière. De plus, en huit ans de gouvernement Bush(bée), le nombre d'armes détenues par des citoyens américains est passé de 140 à 200 millions. Les gens sont armés jusqu'aux dents, à tel point que certains sont déjà... plombés. C'est un signe. Et les propriétaires de grosses chaînes de magasins de survie ont réalisé des chiffres d'affaires de plusieurs millions de dollars.
L'épidémie a pris des proportions délirantes : on achète de la volaille déshydratée garantie cinq ans, qu'on stocke dans sa ferme du Tennessee ou de l'Arkansas. On collectionne les boîtes de sardine et de thon (ton sur ton). On s'entraîne au tir croisé, on lit James Bond ou autres bouquins d'autodéfense, on constitue des réserves d'eau potable dans sa piscine. C'est de la paranoïa ! L'individu angoissé, azimuté ne se fie plus à personne. C'est Robinson Crusoë contre Docteur Folamour, version 2010. Ces agités-angoissés du XXIe siècle se demandent comment survivre au jour du Jugement dernier.
La pensée survivaliste se rapproche de la grande peur millénaire du Moyen Âge. Sinon que sur fond de menace nucléaire, elle s'alimente d'images modernes comme les émeutes et les pannes d'électricité dans les grandes métropoles, comme Los Angeles et New York d'il y a quelques années. Au fond, la bombe A ou H n'est pas tout. L'ennemi ou le mal, selon les fantasmes de chacun. C'est Ben Laden, les sionistes, les talibans, les Blacks Panthers, les houttites, les janjawids, le Ku Klux Klan, le Hamas, les shebabs le Sentier lumineux, les Tupamaros, ou encore les voisins. En se retournant vers un passé mythique, originel et épuré, le survivalisme apparaît comme une dégénérescence de l'écologie. Il y a une trentaine d'années, la bible hippie était le Catalogue des ressources (Whole Earth Catalogue), dans lequel ceux qui voulaient s'exiler de la civilisation pouvaient apprendre à bâtir leur propre teepee indien, aller au ciné, voir Delivrance ou encore Rambo I. Il y avait l'ébauche du Survival. Seule différence, les opérations de commandos au cours desquelles les survivalistes modernes s'entraînent aujourd'hui à manger des steaks de serpent à... sonnettes ont plus à voir avec un raid de bérets verts qu'avec une bacchanale hippie ou beatnik. Le mouvement est conservateur, sinon tout à fait réactionnaire. Tout semble pourtant donner raison aux « peureux ». Mais, s'ils ont une conscience aiguë du drame qui se prépare, ils avancent pour y parer des réponses dérisoires et folles. Kafka avait écrit dans ce sens une fable prémonitoire : l'histoire d'une taupe paranoïaque qui passe sa vie à aménager son terrier, à « accumuler en fretin un butin suffisant pour son modeste entretien » dans la hantise que l'« ennemi perce un trou qui l'amènera à elle ». Les obsessions personnelles de ces survivalistes émergent de cette grande braderie du cataclysme. Ils ont pour ainsi dire une tendance perverse à prendre leurs désirs pour notre réalité. Ils s'appuient sur l'alibi informatique et sur la manipulation forcenée de la chronologie. Ils bousculent, basculent, amalgament et remanient, quatrains, sixtains et centuries. Ils exacerbent et extrapolent. Ils brassent dans le shaker de l'histoire, un incohérent cocktail (Molotov) de prophéties utopiques. Ils justifient l'horreur présumée de l'avenir par les catastrophes advenues du passé. Ils charrient, prétendant être nés dans un « contexte nostradamusien ».
Un de ces illuminés survivalistes français, lui, a déjà trouvé sa position de repli. Il s'est acheté une ferme en Australie. « Mais si vous prenez une bombe sur le nez, lui a-t-on demandé, comment feriez-vous pour vous rendre à l'aéroport de Roissy et prendre l'avion ? » Il n'a pas su trouver de réponse à cette question. Moi, dit un m'en-foutiste, « dans l'attente du grand jour, je noie ma peur dans un grand bol de vodka et j'écoute Survival, le meilleur disque de feu Bob Marley. Ben quoi ? Après moi le déluge ! »


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