Assi el-Hellani, le charismatique chanteur libanais, a également participé à la dabké baalbeckiote endiablée de Caracalla. (Marwan Assaf)
S'inspirant de la vie et du parcours d'un des hommes politiques arabes les plus en vue, cheikh Zayed ben Sultan al-Nahyan, père fondateur d'une nation qui, tout en cultivant les valeurs de ses traditions ancestrales, n'en regarde pas moins avec courage le futur, Caracalla dessine, tel un conte de fées, une fresque historique et sociale. Une fresque nourrie de poésie arabe, se voulant magique, chargée du souffle du désert, de ses couleurs, de ses rythmes et de ses mouvements.
Abou Dhabi entre passé, présent et futur. Un futur qui, sans renier sa part d'héritage, épouse avec discernement et témérité la marche du siècle, de la modernité et de l'avant-garde.
Tout d'abord, c'est un spectacle à méga-échelle, sorte de péplum des gens du désert où les émotions, à force de slogans didactiques, restent en retrait, mais où, par contre, pointent en force les images. Images retentissantes du désert, des chevaux caracolant au clair de lune versant sa lueur argentée sur des palmiers épanouis, de redoutables faucons tenus à bras d'émérites dresseurs, de fiers cavaliers aux sabres luisants, de braves citoyens en « keffieh », « egal », « dashdasha » et badine, des femmes aux tailles serpentines et aux « mandils » brodés en paillettes étincelantes, des tasses de café qui tintent comme une tringle chatouillée et une cafetière cuivrée sur un brasero aux charbons ardents.
Monde et faune enveloppés par une houppelande couleur paille avec l'infinie mélancolie du sable se superposant en dunes moutonnantes. Ce désert au silence terrifiant et à qui Simone de Beauvoir trouvait des beautés insoupçonnables. Un désert qui secoue sa torpeur, sort de son silence, de son isolement et va à la rencontre de l'univers.
De ce décor presque surréaliste de réalisme (oui, les effets du décor, signés Giulano Spinelli, Sergio et Mattia Metalli, et des éclairages portant la griffe d'Alan Burrett, sont remarquables et saisissants) émerge la cité d'Abou Dhabi avec ses tours, ses dômes, ses artères, ses autoroutes, ses constructions aux allures de musées, son profil de ville
tentaculaire.
Richesse d'un émirat qui, dès l'ouverture du spectacle, envoie à l'avant-scène sept cavaliers, étendards au vent, avec leurs fringants chevaux, symbolisant les sept vertus des Émirats arabes unis.
Si la première partie du spectacle insiste un peu lourdement sur les détails d'une vie faite de combats et de réconciliation, qui n'a pas trouvé la paix et la stabilité par simple enchantement, la seconde partie, après l'entracte, est beaucoup plus vive et prenante. Notamment les tableaux voués à l'édification de la cité et à l'éducation. Les scènes de classes pour un abécédaire salutaire sont des plus croustillantes et on salue ici l'ingéniosité chorégraphique d'Alissar Caracalla pour ses trouvailles amusantes et pleines de fraîcheur.
Et avec l'ouverture d'Abou Dhabi vers le mondialisme et le cosmopolitisme, Yvan Caracalla, directeur du spectacle, se lâche totalement - et à bon escient - avec un mélange fou et déluré de gestuelle chorégraphique ou des joyeux bonds du folklore slave aux trémoussements sensuels du flamenco, en passant par les airs évanescents des Madame Butterfly, les enjambées martiales des samouraïs et de la « dabké » baalbeckiote endiablée (avec en tête l'incontournable Omar Caracalla, un jeune à l'âge déjà presque vénérable), la danse devient brusquement délicieuse et divine frénésie.
On ne dira jamais suffisamment l'apport positif et époustouflant, visuellement, de la richesse des costumes avec Abdel Halim Caracalla qui détient toujours le dé d'or de la haute couture. C'est à juste titre qu'il est le Christian Delacroix libanais de la scène !
Par ailleurs, si Gabriel Yammine, narrateur à la présence rachitique, donne l'impression de s'être échappé au mage du film de Harry Potter avec sa barbe blanche de druide celtique et son long manteau blanc, la musique de Mohammad Reza Aligholi offre quelques consolations substantielles. Trop style Vangelis, aseptisée et grandiloquente aux passages didactiques du spectacle, cette musique devient un vrai enchantement aux moments ludiques, telle cette rafraîchissante séance de classe où les enfants adultes des deux sexes s'en donnent à cœur joie aux exigences du savoir !
Entre l'art de raconter l'histoire de la naissance d'une nation et son émergence, et celui de danser, la troupe Caracalla s'est profondément investie.
À voir pour découvrir certainement une figure de proue du monde arabe, mais aussi retrouver les racines d'une danse où l'Orient et l'arabité ont tout leur faste, leur éclat, leur intime et inaliénable
particularité.


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