L'auteur va examiner successivement les rapports de la Grèce et des Hébreux à la divinité, à la loi, à la langue, etc. Également à l'histoire : « Alors que Thucydide, à la suite d'Hérodote, a inauguré l'histoire scientifique, celle qui cherche aux actions humaines des causes humaines, des Judéens ont inauguré l'Histoire sainte, celle où les événements sont déterminés par un dieu. »
Soler rappelle aussi ses travaux sur les interdits alimentaires publiés dans son ouvrage Vie et mort dans la Bible : « Un verset biblique résume la raison d'être des lois alimentaires : "C'est moi, Iahvé, votre Elohim, qui vous ai séparés des peuples, et ainsi vous séparerez la bête pure et impure". Soler rappelle que le peuple hébreu pour ne pas être séduit par d'autres dieux que Iahvé doit rester "séparé des autres peuples" : Un dieu, écrit-il, qui doit être séparé des autres dieux ne peut être allié qu'à un peuple séparé lui-même des autres peuples. »
La conséquence de cette séparation, c'est que l'identité n'est conçue que sous forme d'une unité opposée à tout ce qui n'est pas elle : « Pour être "pur", "saint", "séparé" (termes, je l'ai dit, quasiment synonymes), il ne faut pas se laisser contaminer (souiller) par l'altérité... Mais pourquoi recourir, dans l'anathème, à la violence meurtrière au lieu de se contenter d'éviter les risques d'altération ? »
Pour Soler, les raisons de cette violence tiennent au caractère sacrificiel des tueries : « ... c'est la raison pour laquelle l'holocauste de la ville conquise doit être respecté totalement : tous les êtres vivants doivent être immolés et tout le butin remis "à la maison de Iahvé" ». Il faut de surcroît qu'il n'y ait qu'un seul chef, sans rivaux, c'est Moïse : « Un dieu qui doit être séparé des autres dieux ne peut être allié qu'à un peuple séparé lui-même des autres peuples. »
Le lecteur découvrira les maillons du raisonnement de Soler, qui nous paraît solidement argumenté, n'en déplaise à ceux qui y verront un parti pris ou une dérive suspecte.
Le jugement de Jean Soler est sans appel : « Si l'on s'interroge sur cette facilité à donner la mort - ou du moins à la prescrire comme un devoir religieux -, il faut mettre en avant la pensée binaire exclusiviste de ce peuple. Son système de pensée fonctionne sur le mode du oui ou du non. Ou bien vous respectez la loi de Moïse, ou bien vous ne la respectez pas. Il n'existe pas de position intermédiaire. De moyen terme. Aucun accommodement n'est possible avec la Loi. »
Pour revenir un instant à la Grèce, il est évident que les Grecs, tout en aspirant à la paix, ne manquaient pas de faire la guerre, mais insiste Soler « ... ils n'ont jamais prôné la violence comme un impératif religieux ».
Au terme de ce cheminement, Soler reconnaît que l'extrémisme dont il cherche les sources ne réside pas dans le monisme lui-même - sous forme de monolâtrie, de monothéisme ou d'aspiration à l'unité, ni non plus dans la pensée binaire en elle-même, qui structure l'appréhension du monde commune à toutes les cultures. Arrivé au terme de son analyse et de sa recherche, Soler conclut la somme qu'il a constituée : « L'extrémisme, me semble-t-il, trouve sa source principale - je ne dis pas la seule, ce serait commettre la faute que je dénonce - dans l'ancrage du monisme sur la pensée binaire, dans la greffe de l'Un sur le Deux, que j'appellerai, pour lui donner un nom "le monobinarisme". Cette tournure d'esprit, cette mentalité, cette option nationale propre aux hommes de la Bible, consiste à soutenir que, de deux contraires concernant la vie du groupe, l'un est positif, l'autre négatif, et que le positif doit éliminer le négatif, pour rester seul au pôle du Vrai et du Bien. Dans cette optique, il ne suffit pas d'avoir un seul dieu, il faut détruire les dieux des autres ; ni de former un peuple uni autour d'une doctrine unique, il faut supprimer les opposants, les dissidents. Etc.. La violence apparaît comme consubstantielle à cette idéologie. »
La dernière partie de l'ouvrage de Jean Soler est particulièrement intéressante pour l'historien de l'Occident. Au fil de sa plume allègre, il parcourt les phases où le monobinarisme hérité de Jérusalem l'emporte sur le sens de la mesure et de la tolérance fondé sur la culture classique. D'un côté les razzias islamiques, les croisades, les guerres de religion, l'inquisition et dans un contexte moins religieux, plus idéologique, mais également impitoyable ce qui n'est pas lui, Hitler et Staline, et aussi Bush. De l'autre, un penseur qui a fait sa formation en langue latine, Michel de Montaigne, ou en langue grecque, Spinoza.
Il n'y a donc pas de déterminisme culturel pour réclamer ou refuser la violence, mais l'une et l'autre attitude sont présentes à toutes les phases de l'histoire humaine et Jean Soler nous apprend, avec un sens aigu des nuances, à repérer la pluralité de notre patrimoine intellectuel et moral.
Gérard D. KHOURY


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