En devanture des librairies donc une plaquette à couverture blanche «Sahil al-aghani al-haïra» (hennissement des chants indécis) - Dar al-Nahar, 110 pages. Poèmes en vers libres d'un écrivain qui a consacré, depuis 1966, de nombreux ouvrages aux études et critiques littéraires (des essais sur le multiculturalisme et les rapports des écritures arabo-américaines dont son oncle a été un éminent pionnier!), divers recueils de poésie dont on cite volontiers Aala difaf al-erjewan (Sur les rives du pourpre» et Kiraat aala wajhouha wal rahil (Lectures à visage découvert et départs) et une pièce de théâtre : Wa yaskotou al-omr aan darrajat (Et chute la vie d'une bicyclette).
Aujourd'hui, Amine Albert Rihani, dans le sillage de l'esprit littéraire de la famille où inspiration, réflexion, méditation et écriture sont de rigueur, taquine les muses et les mots pour saisir la beauté de ce qui est fugace, fugitif, invisible, impalpable.
Il traque avec vigilance et sans laisser des coins d'ombre (ce qui est quand même nourricier pour la rêverie!) la beauté des images, des sons et des associations verbales. Un exemple de ce dire qui échappe à toute logique
prosaïque:
«Les rochers de la mer se reposent
Sur les rives de l'incendie
Et leur écho
Inquiète les pierres des murs de soutènement endormis...»
Dans une expression poétique arabe drue, aux tonalités souvent gutturales et fortes comme des tambours de guerre ou des caresses furtives, une expression libérée des rigueurs d'une prosodie classique où cadences, rythmes, imagination et musicalité aux harmonies parfois étranges ont les rênes du pouvoir.
«Je m'appuie sur la page blanche,
Je dors, je m'allonge, je m'enveloppe des mots,
Je voyage entre une ligne et une autre
Je ploie sur les rides des sourires...» dit le poète à travers un de ses poèmes. Des poèmes aux vers se répandant en frileuse nappe de mercure, en toute timidité ou audace, sur des pages parfois largement mordues de blanc.
Voyage où les sens en éveil et les remous intérieurs ont des chants lancinants, agressifs, suaves et parfois intrépides malgré l'indécision qui les caractérisent.
Vision d'un monde perçu sans précision dans ses contradictions, ses paradoxes, ses beautés, ses déchéances. Un monde perçu comme source d'inspiration et ouverture sur des «portes» qu'on entrebâille pour mieux découvrir l'univers et se découvrir...
C'est d'ailleurs par le poème intitulé Portes que le recueil annonce ses couleurs: «La porte est le début du chemin...
La porte est le premier pont
La porte c'est se tenir au seuil de soi
La porte est une frontière
entre deux de
La porte est ferveur devant le temple.»
Meilleure façon de cerner la poésie pour Amine Albert Rihani? Sa propre préface où il dit en substance, même avec quelque excès:
«La poésie, c'est la découverte du monde et de soi. La poésie, c'est faire l'amour aux mots. Elle les pousse à se déshabiller. Les mots se parent et se maquillent devant le désir de l'image poétique, le plaisir, la jouissance. La poésie est séduction et jeux sexuels pour la langue. La poésie, c'est la naissance d'une langue nouvelle au cœur d'une langue.»


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