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Nos lecteurs ont la parole

À ce pays qui regrette sa révolution

Hala MOUBARAK
C'est en prenant de très bon matin la route vers Beyrouth que je vis pour la millième fois les mêmes visages hanter ma mémoire. J'aurais voulu crier qu'il est grand temps de crier.
Après une révolution qui n'en est même pas une, pourquoi ne pas vraiment crier ?
À ce pays qui regrette sa révolution,
Il y a en moi une succession de haut-le-cœur, irritée, brûlante et étroite, trop fine pour les sons, trop large pour les larmes. Comme ces cailloux que la mer ne laisse jamais en paix.
Qui polissent sans fin, jusqu'à ressembler à des grains de sable.
Qui restent là, toujours à vous gratter le cœur.
Et ces images qui défilent sur le bord de nos routes, chaque année, au rythme des saisons... Les mêmes visages que nous avions enterrés, pour déterrer les morts parce qu'il n'y a plus de place, et remettre sous terre des idées qui n'ont plus de révolution.
Et ces phrases répétées, qui prennent chaque fois un sens étroitement lié au paysage politique...
Les dénigrements à coups de bâton. Un jour on l'est, un jour on ne l'est plus. C'est la jaquette et le revers, dépendamment des coalitions qui se forment. Un beau jour, celui qui insulta un pays voisin se verra devenir son meilleur ami.
Notre appartenance tangue entre les mots et des discours insignifiants qui ne marqueront pas l'histoire mais notre petit destin d'être humain se battant pour survivre, et ne pas échouer dans la pauvreté héréditaire.
L'histoire, quant à elle, retiendra que nous sommes Judas.
Dans la splendeur de la misère, il subsiste toujours la peur de l'explosion.
C'est de là qu'émanent nos silences.
Nos politiciens jouent aux dieux et oublient de regarder un peu plus bas.
Nos politiciens sont tous arrivés à décrocher un siège, parce que la politique chez nous est un lien de sang. Papa était ministre, je le serai aussi. Maman me chauffait le siège en attendant que j'atteigne ma majorité et que je reprenne la place qui m'est due.
Mon grand-papa était président de la République et je suis là en attendant de l'être un jour moi-même. Ou alors c'est le frère, ou le cousin, ou je ne sais trop qui, le parent de qui, et ils ont tous eu cet aïeul mort en martyr.
La politique chez nous a toujours un goût de famille.
Qu'en est-il de ces martyrs qui tombent tous les jours ? Nous aussi, nous avons les nôtres. Faut-il le crier aussi ?
Faut-il vous le rappeler, messieurs ?
Nos martyrs ont eu l'humilité de rester au sein du peuple. Avec leurs phrases pleines de réalité, leurs sourires pleins d'espoir, et la mort dans les yeux. Et surtout, ils sont restés pour nous une part de vérité et de vécu.
La peur au placard et la rage de vivre jusque dans leurs tripes.
Ces mares de sang qui ne se refermeront jamais... et l'homme au milieu de ces carnages. Ces cris qui s'élèvent et ces absences qui nous crèvent la peau.
De ce qu'il leur reste, entre ce ventre retourné et ce fusil serré contre une épaule. De ce qu'il leur reste, entre les pluies brouillées, et cette gorge, sourde, faut-il toujours parler pour les sentir monter et exploser ?
Et nos hommes politiques qui marchandent avec ceux qui ne sont plus. Mais qui font partie en permanence de nos vies. Aucun discours n'échappe à cette règle d'or que tout le monde ne cesse de répéter et d'appliquer à merveille. Pourquoi ne pas laisser ceux qui ne sont plus reposer en paix ? Les garder au fond de nos cœurs au lieu d'imaginer des slogans.
Pourquoi faut-il parler de révolution alors qu'il n'y en jamais eu ? Pourquoi mentir à ces générations et à l'histoire ?
Dans Beyrouth, il n'existe pas de remords, il n'y a que des regrets.
Ce pays qui regrette sa révolution se rend compte jour après jour qu'il n'a fait que se mentir à lui-même. Ce pays qui regrette ses discours n'a fait qu'emprunter le chemin le plus facile vers la descente aux enfers, là où la dignité n'est plus. C'est Dante qui réécrit pour nous sa Divine Comédie en espérant trouver chez nous ce qui reste de lucidité.
Je voudrais un long silence, empereur de la nation. Un silence pour nous rappeler que la vie vaut beaucoup plus que ces mensonges qui s'étalent, jour après jour, au milieu de pourparlers.
Je voudrais un long silence pour eux, et pour ce pays qui regrette sa révolution.
Un long silence, pour bien écouter...
Pour ne pas tuer Jaurès une deuxième fois.

Hala MOUBARAK

C'est en prenant de très bon matin la route vers Beyrouth que je vis pour la millième fois les mêmes visages hanter ma mémoire. J'aurais voulu crier qu'il est grand temps de crier.Après une révolution qui n'en est même pas une, pourquoi ne pas vraiment crier ?À ce pays qui regrette sa révolution, Il y a en moi une succession de haut-le-cœur, irritée, brûlante et étroite, trop fine pour les sons, trop large pour les larmes. Comme ces cailloux que la mer ne laisse jamais en paix.Qui polissent sans fin, jusqu'à ressembler à des grains de sable.Qui restent là, toujours à vous gratter le cœur.Et ces images qui défilent sur le bord de nos routes, chaque année, au rythme des saisons... Les mêmes...
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