Le ministre des Affaires sociales entouré de têtes blanches et de volontaires.
C'est dans des dizaines de bus que les têtes blanches sont arrivées à Qattine. Il y avait celles qui s'étaient maquillées pour l'occasion, d'autres avaient eu la main forte sur le parfum. Il y avait aussi ceux et celles qui avaient fait un effort vestimentaire pour sortir déjeuner, car pour ces têtes blanches, le fait de déjeuner dans un restaurant est loin d'être une affaire commune. D'autres, trop fatigués physiquement ou trop usés par la pauvreté, n'ont pas pensé à peaufiner les détails. Alors que certains étaient munis d'un walker ou d'une canne pour arriver à l'ascenseur du restaurant, d'autres ont été portés avant de descendre du bus et placés ensuite dans des chaises roulantes.
Attablée devant le « mezzé » qui a été suivi d'un plat de riz au poulet et d'une bûche de Noël, Marcelle, 75 ans, raconte son histoire. Marcelle, qui se rend régulièrement au centre de développement social à Bourj Hammoud, vit seule. Son mari est mort et elle a une fille et un garçon. La veille de Noël, elle a dormi chez son fils. Cela faisait trois mois qu'elle ne l'avait pas vu. Marcelle ne s'attarde pas à raconter des choses tristes. Elle change de sujet et montre en souriant ses sourcils bien dessinés et ses ongles vernis. Ces services sont assurés, entre autres, aux personnes du troisième âge par le centre de développement social de Bourj Hammoud.
Mariam a 82 ans. Elle raconte, fière, que malgré son âge, elle peut encore remplir toutes les tâches ménagères. Elle passe son temps auprès des associations, notamment pour manger. À Noël, elle a réveillonné chez ses nièces. Mariam, qui était nourrice, ne s'est jamais mariée.
Rosine a plus de 90 ans. Elle habite seule à Achrafieh. Elle est prise en charge par Rifaq el-Darb depuis une quinzaine d'années. Rosine a le visage strié de rides. Elle a passé Noël chez ses enfants. Elle en a quatre. Mais Rosine aurait aimé passer les fêtes à Brih, son village d'origine où elle n'a plus mis les pieds depuis 1983, année des massacres de la Montagne.
Le poids des malheurs et non celui des ans
Antoine est triste. Il fait beaucoup plus que ses 61 ans. Il a été placé à la maison de repos relevant de l'Association mission de vie il y a deux mois. « Je suis originaire de Mreijat, dans la Békaa. Mes neveux m'ont placé à l'asile. J'ai eu un accident il y a huit ans et les nerfs de mes jambes ont été sectionnés, raconte-t-il. J'étais bien dans ma maison. Je n'avais besoin de personne. Si seulement je pouvais rentrer chez moi », souligne-t-il.
Marie est venue de Bourj Hammoud. Elle aussi donne beaucoup plus que ses 60 ans. Elle a mis une robe de soir et un chapeau doré pour venir à la fête. Elle danse et chante. « Nous sommes là pour faire la fête, oublier nos tracas, accueillir dans la joie la nouvelle année, dit-elle. Je suis venue avec ma fille. Aujourd'hui, j'ai décidé d'oublier tous mes problèmes. Je sais que je donne beaucoup plus que mon âge. L'âge ne se mesure pas aux années qu'on a vécues mais aux malheurs que nous subissons. Et il y a des gens qui assument un trop gros lot de chagrin, ajoute-t-elle. Je suis pauvre, je suis malade, je ne travaille pas et je mange tous les jours aux restos du cœur. Il y a dix ans, je n'aurais jamais imaginé que ma vie basculerait ainsi », poursuit-elle. Mais Marie ne veut pas parler de ses malheurs. « Aujourd'hui, nous sommes là pour oublier notre quotidien », martèle-t-elle en dansant.
Artine, lui, a 88 ans. Il vit seul à Bourj Hammoud avec sa femme malade et son fils. Il passe son temps auprès de diverses associations, dont notamment le centre de développement social. Durant le déjeuner, il a tenu à chanter un extrait d'un opéra arménien.
Malaké a 77 ans. Elle fréquente également le centre de développement social de Bourj Hammoud. Elle est malade et a besoin urgemment de diverses opérations, notamment aux yeux et aux articulations. Elle a besoin de prothèses, notamment aux genoux, mais elle n'a pas les moyens de se faire opérer. Elle se plaint également du fait qu'elle s'ennuie beaucoup à la maison.
Malaké a cinq enfants. Sa fille Claire, âgée de 52 ans, vit avec elle. D'ailleurs, elle l'accompagne au déjeuner de gala. « Il fut un temps où je travaillais. J'étais employée dans une usine qui a fermé ses portes, il y a dix ans. Mes frères et sœurs peuvent à peine subvenir à leurs propres besoins. Actuellement, je suis femme de ménage. Je n'ai pas de Sécurité sociale. J'ai peur de vieillir parce que je sais que je ne peux compter sur personne. Je veux rester digne durant ma vieillesse, c'est mon seul souhait », dit Claire en séchant ses larmes.
À part les têtes blanches présentes au déjeuner, il y avait aussi, comme Claire, des dizaines de personnes qui n'ont pas encore atteint l'âge de la retraite mais qui vivent dans la précarité.
Une vie qui bascule
Marcelle a 43 ans. Elle est infirmière diplômée et travaille à l'asile du Couvent de la miséricorde à Roumié. Elle passe sa journée à l'asile et dort au couvent. Il y a tout juste quatre ans, Marcelle avait une vie. Mais elle a perdu son travail, son mari s'est suicidé et elle n'avait plus les moyens de payer son loyer et de subvenir à ses propres besoins. Elle a décidé donc de frapper à la porte des sœurs antonines. De son mariage, Marcelle avait eu une fille, mais l'enfant est morte à l'âge de trois ans. Marcelle a un seul souhait actuellement : pouvoir devenir religieuse auprès de la congrégation des sœurs de sainte Rafqa, les seules à accepter des femmes qui étaient mariées.
Le temps d'un déjeuner, les têtes blanches et les quelques personnes plus jeunes qui les accompagnaient ont oublié leur quotidien.
Il y avait au programme de la musique, des cantiques religieux, des chants populaires, de la danse, une « zaffé » et un Père Noël qui a offert des cadeaux aux personnes présentes.
Le service a été assuré par les membres de Rifaq el-Darb ainsi que par des volontaires venus de l'American Community College, du Collège Notre-Dame de Nazareth, du Collège Notre-Dame de Jamhour, du lycée Gutenberg, sans compter les scouts de Saint-Antoine-de-Padoue et les scouts de Furn el-Chebbak.
Depuis 1993, Rifaq el-Darb, fondée par des étudiants de l'Université Saint-Joseph, se consacre notamment aux visites à domicile effectuées auprès de personnes du troisième âge. Non seulement ils leur tiennent compagnie, écoutent leurs histoires, mais aussi les aident en remplaçant une lampe, fixant un évier, badigeonnant une petite maison.
L'association aide les personnes du troisième âge à se nourrir, en leur indiquant les associations qui servent des repas chauds au quotidien ou les dispensaires où ils peuvent se procurer des médicaments. Ils les aident aussi à préparer les papiers nécessaires leur permettant de se faire hospitaliser ou même d'aller à l'asile.
Rifaq el-Darb s'occupe d'une centaine de personnes du troisième âge habitant notamment Achrafieh, Mar Mikhaël, Gemmayzé, Nabaa et Bourj Hammoud.
Une fois par mois, dans les locaux de l'association qui se trouvent dans les anciens bâtiments de l'USJ, un repas chaud est servi. Deux fois par an, des excursions sont organisées. Il s'agit généralement de pèlerinages vers Batroun ou Saint-Charbel avec une importante pause déjeuner au restaurant. Des personnes du troisième âge de l'association sont également envoyées dans des camps d'été durant plusieurs jours.
Chaque année, pour Noël, l'association Rifaq el-Darb organise ce genre de déjeuner de gala à l'intention des personnes du troisième âge vivant dans la solitude et dans le besoin. À ce déjeuner, elle invite non seulement les têtes blanches dont elle s'occupe, mais aussi des personnes âgées qui vivent dans des asiles ou qui fréquentent diverses autres associations et qui se nourrissent aux restos du cœur.
Pour vos dons, composer le 03-624645 ou le 03-522058. Vous pouvez aussi consulter le site Web de l'association à l'adresse suivante
www.rifaqeldarb.org

