N'oublions pas, au-delà des « clients » de cette vente forcée, les habitants du voisinage où opèrent lesdits valets. Car même si les valets parking nous sont servis de plus en plus à toutes les sauces, surtout quand leur présence nous complique la vie, il reste que, souvent, ils officient dans les quartiers résidentiels où trouver une place est entreprise impossible. Ici, on eût pu penser la valeur ajoutée de nos amis valets indéniable. La réalité est que satisfaire les exigences des bons bourgeois qui veulent sortir dans les endroits d'« initiés », loin du regard des curieux, se fait aux dépens des riverains, littéralement pris en otage par des valets parking à l'affût de places de stationnement dans les rues. Le valet parking est hargneux vis-à-vis de ces individus qui osent habiter le voisinage où il fait la loi. Son ennemi juré est le résident du quartier qui ose laisser sa voiture le long d'un trottoir pendant plus de 48 heures. Souvent, il le « prévient » de ne pas garer sa voiture là. Parfois, il lui raye un peu la carrosserie, pour lui rappeler l'avertissement a posteriori. Il lui arrivera même d'arracher un ou deux rétroviseurs, si d'aventure le riverain osait faire mine, lors d'une discussion à bâtons rompus, de faire valoir qu'il habite le coin et que rien ne l'empêcherait de se garer dans un emplacement public. La guerre est donc déclarée. Le soir, des hordes de valets parking organisent des battues, sillonnant sans relâche les rues à la recherche d'emplacements de stationnement, menaçant sans ménagement quiconque prétendrait s'y poser avant eux. Pour cela, tel le militaire moyen, ils se coordonnent au walkie-talkie, utilisant parfois des scooters, mais aussi et surtout les voitures de leurs clients, qu'il fait bon lancer à tombeau ouvert dans les ruelles vides, histoire de voir ce qu'elles ont dans le ventre.
Peut-être que les valets parking, dont nous n'avons pas brossé un tableau des plus reluisants, ne sont pas directement à blâmer. Peut-être faut-il regarder du côté de ceux qui les laissent faire. C'est la sempiternelle question du rôle de l'État au Liban. Il est souvent fatigant de la poser, tellement on ne s'attend plus à rien de la part des pouvoirs publics. Faisons-le tout de même, par acquit de conscience.
D'abord, une remarque d'ordre civique, presque moral. Les valets parking sont jeunes, incroyablement jeunes. À vue de nez, ils ont trente ans en moyenne. La fleur de l'âge. Désolant. Est-ce cela l'avenir que nous voulons offrir à nos jeunes ? Est-ce cela, l'idéal vers lequel ils devraient tendre ? N'y a-t-il pas d'autres métiers plus motivants, plus gratifiants, plus rafraîchissants, que celui qui est fondé sur l'attente (ou l'extorsion) d'un pourboire de la part des touristes et des expatriés, dont les revenus sont par définition générés à l'étranger ? L'État joue-t-il son rôle par rapport à l'orientation des jeunes, à leur formation, aux opportunités d'emplois dignes de ce nom qui devraient leur être présentées ?
Et l'urbanisme dans tout cela ? Nous ne nions pas que dans certains quartiers, un service de voiturier est éminemment utile, car il n'existe réellement pas d'autre alternative. Mais les lois sont-elles en train d'imposer aux immeubles gigantesques qui se greffent sur des ruelles (c'est une tendance généralisée à Beyrouth) de prévoir un minimum d'emplacements de stationnement ? L'État exige-t-il que des études de flux de circulation soient entreprises avant de délivrer des permis de construire ? Permettons-nous d'en douter. C'est le manque de coordination, de planification et de vision qui a créé le besoin de valets parking. Solution provisoire, dans un pays d'à-peu-près où le provisoire est un état permanent.
Enfin, pour parler de l'activité de valet parking elle-même, ne devrait-on pas contrôler les abus ? Pourquoi ne pas prévoir des licences pour les valets parking, les établissements (boîtes de nuit, restaurants, cafés ou sociétés de valets parking indépendantes) présentant au ministère de l'Intérieur une demande dûment motivée, expliquant que le service correspond à un réel besoin au cas particulier (quartier aux rues étroites, où les stationnements publics sont absents ou insuffisants...), justifiant de leurs effectifs projetés, adhérant à une charte éthique vis-à-vis des riverains, s'engageant à réparer les voitures en cas de dommages subis par celles-ci quand les valets en avaient la garde.
Ce n'est certainement pas l'affaire du siècle, et ce qui précède procède plus d'une volonté de défoulement que d'une étude systématique d'une question qui ne mérite pas systématisation. Il n'en reste pas moins que le sujet est symptomatique. Notre pays est malade, sclérosé. Il faut arrêter de raccorder, de rapiécer. Il nous faut réfléchir avant d'agir, avant que l'aberration perçue comme un baume temporaire ne devienne une normalité qui s'inscrit dans la durée. Il est temps que l'État réagisse. L'apaisement du pays ne passe pas par son relâchement. Le Grand Liban a 90 ans cette année. Il a beaucoup souffert pour rester vivant. Il mérite mieux que d'être devenu la république des valets parking.


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