Des experts font le point sur la question, expliquant à L'Orient-Le Jour que malgré tous ses avantages, la dollarisation de l'économie libanaise, dans son état présent, contient son lot d'effets secondaires.
Armen V. Papazian, maître de conférences à l'école de commerce de l'Université de Cambridge au Royaume-Uni, a publié plusieurs travaux sur la question de la dollarisation au Liban. Le principe a servi une cause par le passé, reconnaît-il, et a protégé les Libanais contre les pertes que l'instabilité macroéconomique du pays aurait pu entraîner.
« Quand la guerre civile a détruit l'infrastructure étatique et la confiance dans la capacité [du gouvernement] à gérer la richesse économique du pays et de ses citoyens, la dollarisation a été une planche de salut », dit-il.
M. Papazian estime toutefois qu'« il a toujours été dans l'intérêt du Liban d'en finir avec la dollarisation ».
La dollarisation, ce « processus naturel », selon ses mots, a longtemps signifié que le secteur privé protégeait son capital en prenant ses distances à l'égard de la livre libanaise, imprévisible, au profit d'une accumulation du dollar américain qui, quant à lui, est stable ou perçu comme tel. « Aussi longtemps que l'État était menotté, fragmenté et déchiré par les conflits sectaires, la dollarisation était une carapace protectrice pour ceux qui voulaient sauvegarder leur richesse durement gagnée », explique M. Papazian.
Il voit cependant dans les récents développements sociopolitiques une opportunité de réaffirmer l'autonomie de l'économie libanaise. « La création d'une nouvelle livre pourrait inspirer confiance, dit M. Papazian. Cela pourrait redynamiser le paysage macroéconomique, mais aussi fournir les motivations nécessaires pour susciter une coopération entre les différentes parties du Liban. »
Les circonstances désespérées qui ont mené à l'effondrement de la livre libanaise dans les années 1980 ont en effet changé avec le retour à l'ordre depuis le début des années 1990. Les principaux indicateurs économiques démontrent en outre que parallèlement à la détente politique, la dollarisation a décliné de façon significative au cours des dernières années, un signe que la confiance dans le système monétaire domestique et dans les institutions politiques se renouvelle graduellement.
Ainsi, alors que le ratio de devise étrangère dans le système bancaire libanais a culminé à 93 % en 1997, les estimations de la Banque mondiale le placent aujourd'hui à 67 %. Le taux de dette privée au niveau domestique, quant à lui, a aussi plafonné à près de 90 % en 1993 ; il se situe aujourd'hui à 86 %.
Une tendance à persister
Mohammad A. Abou Hamia, professeur d'économie à Lebanese Americain University (LAU), est toutefois plus sceptique à l'égard de la dédollarisation dans l'état actuel des choses.
Pour M. Abou Hamia, les phénomènes de substitution d'une devise étrangère à la monnaie nationale, telles que la dollarisation au Liban, ont tendance à persister même quand une économie s'est stabilisée. C'est le coût de transaction qui rend les agents « réticents » à convertir leurs avoirs en monnaie nationale et rend le phénomène « irréversible », explique M. Abou Hamia.
Plus fondamentalement, il est aussi possible que les agents économiques n'aient pas foi dans la durabilité du rétablissement de l'économie. « Plus les effets des déséquilibres macroéconomiques sont sévères, plus il faut de temps pour que les agents économiques accordent leur confiance aux nouvelles politiques de stabilisation et diminuent leurs attentes d'une réapparition des déséquilibres », ajoute-t-il.
La passivité ne constitue toutefois pas une alternative viable, admet M. Abou Hamia, puisque le système de dollarisation actuel pourrait s'avérer coûteux. Selon lui, le Liban pourrait, en effet, « assumer un coût élevé » du fait de la conjonction de la dollarisation et de l'ancrage de la livre au dollar dans un contexte où le billet vert se trouve en difficulté.
Les efforts déployés par les États-Unis afin de sauver l'économie américaine des retombées néfastes de la crise financière pourraient « très bientôt ramener l'inflation » au Liban, prévient-il. Cela pourrait se traduire par « une hausse des prix similaire à celle qui a été observée en 2007 », lorsque la chute du dollar avait contribué à l'accélération de l'inflation au Liban.
À court terme, cependant, l'économie libanaise peut difficilement éviter ces coûts précisément parce qu'elle est emprisonnée dans un cercle vicieux : vu le niveau élevé de dollarisation, il est pratiquement « impossible » de divorcer avec le dollar, selon M. Abou Hamia.
Une question d'éducation
La solution ? Éduquer son public. « Les médias et les législateurs devraient expliquer au public quels sont les risques liés au dollar, en espérant que les Libanais vont éventuellement diversifier leurs avoirs en s'éloignant du billet vert et en acquérant d'autres devises majeures », dit-il.
D'ailleurs, le débat au sujet d'une indexation de la livre à un panier de devises au sein duquel l'euro figurerait en bonne place n'a jamais été absent de la scène économique libanaise.
Nassib Ghobril, qui est à la tête du département d'analyse économique et de recherche de la Banque Byblos, admet que le recours à l'euro, ne serait-ce que partiellement, pourrait bénéficier à l'économie libanaise.
La zone euro est en effet le premier fournisseur du Liban. La hausse des cours de l'euro nuit à cet échange puisque l'économie libanaise est structurée de sorte à faciliter les importations en provenance des États-Unis et des autres marchés, fait-il valoir.
Somme toute, toutefois, « c'est au marché de décider s'il faut reconsidérer la dollarisation », note M. Ghobril. La faiblesse du dollar n'a jusqu'ici pas mené à une conversion substantielle des dépôts en devise américaine vers l'euro ».
Quant aux chances de voir la dépendance généralisée du Liban à l'égard des devises étrangères s'effilocher, Nassib Ghobril considère qu'il s'agit là d'un scénario qui pourra prendre forme quand le pays aura acquis un goût pour la bonne gouvernance. « Quand le déficit fiscal et la dette publique déclineront substantiellement, les agences de notation devraient éventuellement accroître la cote du Liban. Cela devrait conduire à davantage de confiance vis-à-vis de la devise nationale », ajoute-t-il.
Mais M. Ghobril se dit pessimiste quant à la possibilité de voir ce scénario féerique se concrétiser à court terme, puisque la confiance dans la devise libanaise est encore à des années-lumière de celle accordée aux devises d'échanges internationales comme le dollar, malgré quelques développements positifs récents. « En effet, en dépit du déclin des niveaux des indicateurs économiques de la dollarisation, l'économie libanaise reste hautement dollarisée, relève M. Ghobril. Nous sommes encore loin d'une quelconque possibilité d'ouvrir la voie à un flottement de la devise libanaise ou de modifier l'indexation actuelle », dit-il.
C'est là une opinion qui trouve son écho dans les propos du vice-gouverneur de la Banque du Liban, Saad Andari.
« Le libre-échange a favorisé l'utilisation du dollar » dit-il, tout en mettant l'accent sur le fait que cette pratique s'est développée par la force des choses, puisque la Banque centrale n'y contribue pas par le biais de ses politiques.
M. Andari n'exclut pas, cependant, que la Banque du Liban ne soit disposée à accommoder les besoins du marché si les acteurs opérant sur celui-ci choisissaient d'acquérir davantage de devises étrangères autres que le dollar. « Nous sommes prêts à adresser (ces besoins éventuels) », admet-t-il.
Cependant, M. Andari met en garde contre les conclusions hâtives : le taux de dollarisation actuel a apporté sa part de bénéfices aux Libanais, soutient-il. La faiblesse du dollar américain « renforce la compétitivité à l'exportation de l'industrie des services et de plusieurs autres secteurs, et dans plusieurs autres domaines », note enfin le vice-gouverneur.
Sébastien Malo

