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Nos lecteurs ont la parole

Conte de Noël 2009

Louis INGEA
La nuit était déjà avancée lorsque Mahmoud dévala péniblement la pente qui rejoignait la route en contrebas. Il revenait de chez Fahim, un aide pharmacien qu'il avait connu à la suite d'une regrettable blessure au genou.
Soigné à l'aide d'onguents, il avait fini par se lier d'amitié avec ce bonhomme de son âge, auquel, toutes les fois qu'il s'ennuyait, il venait rendre visite. D'autant plus souvent que la maudite blessure traînait depuis des mois et ne semblait pas vouloir cicatriser.
Mahmoud vivait chichement dans une banlieue désolée de Beit Lahm, en Palestine occupée. Il avait perdu sa femme après un accouchement raté et s'était juré de ne plus reprendre épouse. La solitude ne lui pesait pas trop. Car il possédait un lopin de terre dans une zone non édifiable, où il avait installé, moitié grotte et moitié masure, une sorte d'étable peuplée d'un âne, d'un bœuf et d'un couple de moutons, légués par un vieil oncle avant de mourir.
Le soir où commence notre petit conte, le temps était clair et glacial. Son genou, qui noircissait de plus en plus, se gonflait, l'obligeant à traîner la jambe.
On devait être au soir du 24 décembre. Mordu par la douleur, Mahmoud avait décidé de faire le trajet jusque chez Fahim pour essayer encore une fois de remédier à une situation devenue inquiétante.
Ce dernier avait renouvelé le pansement et insisté pour que son ami acceptât d'aller consulter, dès le lendemain, le médecin de l'hôpital principal de Beit Lahm.
Cela n'avait pas empêché les deux compères de partager un repas et même de deviser autour du brasero en évoquant, au passage, cette nuit de Noël que les chrétiens de Beit Lahm célèbrent avec constance depuis des siècles. Bah ! Les habitudes religieuses de ladite minorité ne les concernaient pas outre mesure, mais le flux des pèlerins saisonniers ne leur déplaisait pas.
Deux heures avant minuit, déclinant l'offre de dormir sur place, il préféra rentrer à pied, sur un chemin qu'il savait moins désert que d'habitude.
Le silence de cette nuit de décembre avait quelque chose de magique. Mahmoud marchait doucement, le nez en l'air, les yeux amusés par le scintillement des étoiles. Le froid sec avait gommé du ciel toute trace de brume...
Il était déjà en vue des premières maisons de Beit Lahm, non loin de sa propre étable, lorsqu'il lui sembla apercevoir, sur le bas-côté du chemin, deux formes humaines accroupies à même le sol et comme se débattant l'une contre l'autre.
Était-il possible que l'un d'eux eût trébuché et que son compagnon éprouvât tant de mal à le relever ? Un accident ? Il n'avait pas vu passer de voitures depuis un bon moment et le site, dépourvu d'arbres, ne présentait aucun obstacle.
Mahmoud, intrigué, crut entendre un gémissement : une voix de femme geignant dans la nuit. L'homme avec elle s'efforçait de la calmer, essayait de la soulever, s'empêtrait avec un fourre-tout qu'il tentait de lui glisser sous l'épaule pour lui permettre de mieux respirer.
- « Vous avez besoin d'aide ? »
Mahmoud, ému et tremblant, ne savait pas trop si les deux inconnus comprenaient ce qu'il disait, vu que l'aspect de leurs vêtements le laissait supposer qu'ils pourraient être étrangers à la région.
L'homme semblait désemparé et la femme, enroulée sur elle-même, recouverte d'un châle qui la faisait ressembler à une authentique Palestinienne, se tenait le ventre de ses deux mains et montrait, à ne point s'y méprendre, les signes les plus significatifs d'un accouchement imminent.
Mahmoud avait compris. Sans plus chercher à savoir pourquoi ces gens avaient pu se trouver là à pareille heure, il n'hésita pas à proposer ses services. Une seule solution lui paraissait plausible : se traîner tant bien que mal jusqu'à son étable, où il était aisé de s'étendre décemment et d'accoucher, comme le font toutes les Bédouines depuis que le monde est monde. Il leur ferait un feu, les aiderait à réchauffer le nouveau-né, les mettrait un peu à l'abri.
- « Allez, venez ! On ne peut pas vous laisser dans cet état. »
Et l'heure n'étant pas aux beaux discours, le couple parvint jusqu'à la misérable crèche au prix d'un laborieux effort.
Pendant que l'homme s'efforçait de faciliter la délivrance, Mahmoud allumait un petit feu. Il avait trouvé un sac de jute dans un recoin et s'était empressé de le remplir d'une botte de foin. L'inconnu disposait d'un linge propre sorti de son baluchon. Mahmoud s'en saisit, l'étala sur cette litière de paille, détourna le visage à l'instant du cri déchirant et vit, comme dans un rêve, deux mains lui tendre un poupon tout nu, pas trop vagissant, et d'une fraîcheur à faire chavirer une âme humaine...
Pendant que l'homme s'occupait de sa compagne, Mahmoud, émerveillé, oublieux de son propre mal, s'était installé tout près du feu et avait langé le nouveau-né avec ce qui lui tombait sous la main. Il le coucha un moment sur ses genoux puis le posa délicatement sur le berceau improvisé... L'âne et le bœuf, béatement dérangés, s'approchèrent de la scène. Les deux moutons formaient un rempart laineux. Il fit plus chaud tout à coup...
À partir de là, Mahmoud ne se souvient plus de grand-chose. Il s'était accroupi dans son coin, avait crispé ses doigts sur les fourmillements qui envahissaient son genou et fixé d'un regard momifié la voûte du ciel, brusquement devenue d'une clarté aveuglante : parmi les étoiles qu'il regardait si souvent, il y en avait une qui avait démesurément grossi... Il dut s'assoupir, terrassé par l'émotion et l'invraisemblance de cette aventure nocturne.
Lorsque Mahmoud rouvrit les yeux, il faisait déjà jour. Il se frotta tout d'abord les côtes endolories. Il dut bailler en écarquillant les yeux, mais les yeux restèrent figés devant ce qu'il ne voyait justement plus. La scène en avant de lui était vide. Ses hôtes, envolés avec l'aurore, n'avaient laissé nulle trace de leur passage. Le feu s'était consumé. À peine pouvait-il distinguer une empreinte de pas sur la terre humide.
- « C'était donc un rêve ? se dit-il, en passant ses paumes sur le front, les joues, puis les cuisses et les genoux. Là, il s'arrêta, pétrifié. Car il se rendit compte que les élancements de sa plaie ne se manifestaient plus. Il appuya sur le pansement. Rien ! Nulle douleur. Fébrilement, il en défit le nœud, retira l'épingle, éplucha les bandages. Sous ses doigts, la peau du genou se présentait lisse et rose comme une fesse de nouveau-né.
Mahmoud eût préféré crier. Aucun éclat ne sortit de sa gorge. Il voulut se lever et marcher au hasard comme un aveugle qui cherche son chemin et s'affala sur le sol, le visage baigné de larmes.
- « Guéri ! Je suis guéri ! Ce n'était pas un rêve. »
Il avait dit cela en avançant le doigt vers ce qui fut, la nuit, la couche du bébé. Car le linge blanc y rutilait toujours, immaculé, légèrement froissé. Deux fétus de paille restaient, dirait-on, accrochés sur la trame. Ils se croisaient en se chevauchant, un peu en forme de croix.
Mahmoud dut rester longuement prostré dans la même attitude. Caressant son genou guéri, il regardait dans le vide, du côté de Beit Lahm où, en ce matin de Noël, tintait allègrement un son qui lui était familier : la cloche de l'église de la Nativité...

Louis INGEA
La nuit était déjà avancée lorsque Mahmoud dévala péniblement la pente qui rejoignait la route en contrebas. Il revenait de chez Fahim, un aide pharmacien qu'il avait connu à la suite d'une regrettable blessure au genou.Soigné à l'aide d'onguents, il avait fini par se lier d'amitié avec ce bonhomme de son âge, auquel, toutes les fois qu'il s'ennuyait, il venait rendre visite. D'autant plus souvent que la maudite blessure traînait depuis des mois et ne semblait pas vouloir cicatriser.Mahmoud vivait chichement dans une banlieue désolée de Beit Lahm, en Palestine occupée. Il avait perdu sa femme après un accouchement raté et s'était juré de ne plus reprendre épouse. La solitude ne lui pesait pas trop. Car...
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