Un quartier populaire, comme on dit. Des gens de condition modeste y vivent et s'y activent. C'est un quartier où la vie bat son plein. Peut-être l'un des derniers qui vibre encore. On n'y mâche pas ses mots. Gros ou moins gros. On est franc, à l'oliveraie, et on n'a pas peur que ça se sache. Accolades sonores, cris de joie ou de surprise, insultes, disputes, rixes.
Les sympathiques ménagères méritantes, mères de famille exemplaires, côtoient les petits malfrats dont les muscles saillants sous leurs tatouages présagent de mauvais quarts d'heure pour quiconque entraverait leur passage. Des filles aux jupes trop courtes exhibent leurs longues jambes, faisant semblant de se diriger vers quelque rendez-vous urgent à l'autre bout de la rue. Des concurrentes, dans une rue voisine, ont opté pour des pantalons collants, qui épousent à l'envi une anatomie offerte sans compter aux yeux ravis des passants.
Ça monte et ça descend, l'oliveraie. Après tout, c'est l'une des montées par lesquelles on accède à la majestueuse colline d'Achrafieh. Le cœur du quartier est une succession de ruelles en pente, s'étalant sur tout le flanc. Sombres, humides. Vieilles comme la ville. Un dédale où les restes de trottoirs se mélangent à des pots de lait remplis de béton dont on s'est servi pour délimiter les rues. Les quelques voitures qui s'y sont aventurées semblent y avoir échoué, telles des épaves, depuis des décennies. Du linge en quantité pend à l'extérieur des vieilles maisons. C'est une sorte de Barceloneta ouvrière, en plus pauvre encore. Les rares boutiques qui y restent n'ont pas d'enseignes et semblent appartenir à une toute autre époque. L'épicerie où on trouve « tout », le magasin de « nouveautés », la quincaillerie qui vend également quelques composants électriques. Les câbles télé aussi, les câbles Internet et les paraboles satellite. L'oliveraie n'est pas coupée du monde.
Tout le monde marche, à l'oliveraie. Un truc qui s'est perdu à Beyrouth, la marche. Des hommes, des femmes, des enfants. Des jeunes, des vieux. Des Libanais bonhommes et assurés, des ouvriers étrangers nostalgiques et désorientés. On y marche matin, midi, soir. La nuit aussi.
L'oliveraie est le quartier qui ne dort jamais. C'est celui des soirées entre amis à l'ancienne, verre de bière ou de whisky à la main, autour d'une télé ou de kebabs qu'on fait griller sur un balcon. C'est celui des petits déjeuners à l'aube, tartes salées et café turc, foies de veau et arak. C'est l'endroit où le bout de la nuit rejoint le petit matin.
Les gens ne sont pas riches, à l'oliveraie. Et les sources de distraction sont limitées. De temps en temps, des politiciens sans scrupule viennent promettre monts et merveilles aux habitants dubitatifs. Pièces sonnantes et trébuchantes à l'appui, ils leur projettent des lendemains qui chantent. Du travail, un logement, des études supérieures pour leurs enfants. Ils ne sont pas crédules, les habitants de l'oliveraie. Ils sont réalistes et blasés, dans le genre. Sans amertume, pourtant. Car ils sont fiers, sans limites, d'une fierté qui inspire, qui intime le respect, qui donne envie.
Et ils ont de quoi : on a connu l'engagement politique à l'oliveraie. On s'est battu, pour Bachir, pour H. K., pour Aoun, peut-être même pour Geagea. On n'a plus à faire ses preuves. Le quartier garde sa réputation de quartier de « durs ». Durement touché à certaines époques de la guerre.
Des éclats d'obus sur un vieil immeuble en attestent encore. Le matin viennent parfois s'y nicher de petits oiseaux frétillants et pleins d'énergie. Ils attestent de ce que la nature reprend toujours ses droits, de ce que la vie est toujours la plus forte. Ils sont la résurrection de l'oliveraie, son âme que l'on voudrait éternelle.
Et les oliviers, se demande-t-on ? Une oliveraie, ici ? Peut-être en des temps plus anciens. Au-delà des fougères sauvages sur les terrains vagues abandonnés, il est effectivement quelques oliviers plantés le long des trottoirs. Peut-être récemment d'ailleurs, par quelque municipalité attentionnée.
Des oliviers dont les feuilles tombent et s'incrustent de la manière la plus tenace entre le pare-brise et le capot des voitures. L'oliveraie est un quartier dont les visiteurs ne partent pas sans garder de souvenirs.
Les habitants du quartier reconnaissent d'ailleurs toujours les intrus. Un jeune garçon siffle d'admiration au passage d'une femme - ou d'une voiture. Avec les tripes. C'est cela, l'oliveraie. C'est ce que nous avons perdu au profit des projets immobiliers sans âme où le maintien d'une piètre façade prétend justifier de raser tout un quartier.
C'est pourtant dans l'authenticité du voisinage de l'oliveraie, dans la simplicité de son dénuement que nous pouvons encore puiser quelques forces et retrouver avec un étonnement des plus agréables le vrai Liban tel que nous l'avons autrefois connu - et tant aimé.


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