Organisé grâce au soutien de la Fondation Konrad Adenauer et en coopération avec la Fondation libanaise pour la paix civile permanente, la Fondation Georges Frem et le Groupe arabe du dialogue islamo-chrétien, le séminaire a été un signal d'alerte face à la sionisation de sociétés arabes, atteintes par la contagion de l'espace identitaire, et donc par des exodes et ruptures qui risquent d'uniformiser des sociétés plurielles et conviviales.
Les débats dans le monde d'aujourd'hui, et surtout dans les sociétés arabes, sur la gestion du pluralisme, le dialogue islamo-chrétien, l'acceptation et la reconnaissance des différences... risquent de cacher une réalité dangereuse et rampante : le pluralisme lui-même, en tant que valeur et élément constitutif d'une société ouverte, est menacé. Il n'y aurait plus besoin de reconnaissance de l'autre, quand la société nationale elle-même tend à devenir homogène, quand des communautés se cloisonnent, que l'unité absolue au sein de chaque composante d'une société devient un idéal que des politiciens manipulent dans la mobilisation politique, quand les grands espoirs d'unité arabe se trouvent aujourd'hui rabaissés à une unité des rangs.
Alors qu'on glorifie le « Liban message » et terre de rencontre, nous sommes en train de nous accoutumer à un Liban trottoir, au sens français péjoratif, et Liban arène d'affrontement des civilisations et des cultures. Cela se traduit par des comportements dans la vie publique, sournoisement ou avec arrogance, avec exploitation et manipulation d'instincts refoulés, de mémoires fragmentées et malades et de citoyens dupés.
Un défi à relever : est-on sûr que le concept même de pluralisme est intégré, inculturé, dans nos structures mentales ? Nous avons régressé depuis la prolifération d'idéologies unionistes globalisantes qui, jusqu'à présent, ont pratiquement produit des conflits entre frères arabes, malgré les multiples et urgentes exigences de solidarité.
Au Liban, dans les années 1975-1990, parler de pluralisme (ta'addudiyya), avec la volonté sincère d'une solidarité nationale plus solide, était considéré comme une trahison. Aujourd'hui, en Palestine, en Irak, au Yémen... dans des sociétés arabes où il n'y a pas au cœur du tissu social de mouvements séparatistes, il y une alimentation, souvent artificielle, du séparatisme et provocation au séparatisme, sinon au cloisonnement.
Le pluralisme religieux et sa gestion démocratique sont menacés au Liban et en recul dans les autres pays arabes. Des sociétés arabes, malgré leur lutte contre le sionisme, vivent des risques de fragmentation de leur tissu multiple et un. Or durant des siècles, les pays arabes ont pratiqué des régimes de liberté religieuse et d'autonomie culturelle, notamment en matière de statut personnel et d'enseignement, régimes qui ne sont pas nécessairement traditionnels et qui peuvent être modernisés.
Le problème déborde la seule présence des chrétiens dans la région et celui des phénomènes de fanatisme et d'intégrisme. Il concerne tous les citoyens.
Le séminaire constitue une étape introductive d'un programme plus large (2009-2011) qui vise l'investigation au quotidien sur les faits négatifs, et aussi positifs, concernant la reconnaissance, la protection et la défense du pluralisme ; l'étude et l'analyse des faits ; l'élaboration concrète de recommandations et d'actions, en vue de la sauvegarde du pluralisme au Liban et dans le monde arabe, fondement de base de la démocratie ; et l'élaboration d'une grille d'indicateurs pour l'étude et l'observation du progrès et de l'évolution du pluralisme au Liban et dans monde arabe.
Toute régression dans le tissu pluraliste religieux des sociétés arabes est une sionisation de la région à un moment où l'idéologie sioniste vit sa plus profonde impasse. Dans les indicateurs des divers observatoires de la démocratie dans le monde et du Moyen-Orient en particulier, il faut augmenter la pondération du paramètre des libertés religieuses. Dans le rapport annuel de Freedom House sur l'état de la démocratie dans le monde, Israël ne figurera pas en bonne position si le facteur pluralisme religieux est davantage pondéré.
L'étude du pluralisme religieux et de sa gestion démocratique comporte trois dimensions complémentaires. Le réductionnisme à une seule dimension risque de fausser la perspective et, à coup sûr, l'opérationnalité de la recherche. Ces trois dimensions sont :
1. La dimension culturelle : elle comporte les dogmes, interprétations, coutumes, perceptions, image de l'autre...
2. La dimension juridique : elle comporte les variantes dans la modalité de gestion démocratique du pluralisme religieux : statut légal des religions, protection des libertés religieuses, statuts personnels, égalité de participation à la vie publique et aux ressources collectives...
3. La dimension politique : elle comporte la place de tous les citoyens dans la vie publique, dans une perspective d'espace public ou, au contraire, exploitation et manipulation des religions dans la compétition politique et dans des enjeux de pouvoir...
Il ressort du séminaire des propositions d'action et de suivi :
1. Le rapport annuel, et éventuellement trimestriel : centré sur l'inventaire de faits concrets et au quotidien, négatifs et positifs, le rapport ne se propose pas de dénoncer des gouvernements ou des instances religieuses, mais de dégager des données puisées du tissu social et de la capacité de résistance et de changement.
2. Le dialogue interreligieux : il devrait comporter les trois dimensions complémentaires : culturelle, juridique et politique, à la lumière du patrimoine arabe de gestion du pluralisme religieux, patrimoine qui peut être modernisé en conformité avec les normes internationales des droits de l'homme.
3. Engagement des instances religieuses : ces instances sont concernées par les atteintes et la défense du pluralisme religieux. C'est souvent le silence qui assure la légitimité de fait à des mouvements de racisme et d'extrémisme.
4. Priorité des statuts personnels : les régimes arabes de statut personnel, qui constituent une autonomie personnelle ou fédéralisme personnel, impliquent la conformité de ces statuts aux principes fondamentaux du droit et aux exigences de l'ordre public qui n'est pas l'ordre du groupe dominant.
5. Soutien de la société civile : que font les acteurs sociaux pour la défense du tissu religieux pluraliste des sociétés arabes ? La réponse implique un engagement sans idéologie, car face à des cas concrets d'une justice, il y a généralement unanimité.
6. Fécondation éducative : afin de transformer le savoir en comportement, toute action doit être fécondée à travers les divers processus de socialisation, dont l'éducation.
Les actes du séminaire paraîtront dans un ouvrage vers fin 2009.
Antoine Messarra
Professeur, coordonnateur du master en relations islamo-chrétiennes, USJ.


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