Le professeur Toufic Rizk : « Aucune mesure n’a été prise après l’histoire des pesticides. »
Joseph (USJ), insiste sur l'urgence d'une loi sur la sécurité alimentaire. Une loi qui permettrait de résoudre, progressivement, mais définitivement, aussi bien le problème des pesticides que les accidents liés à la production de viandes, de poulets, de laitages ou à la consommation de produits avariés. Une loi dont une proposition existe bel et bien au Parlement depuis 2003, mais qui semble avoir été reléguée aux oubliettes. Car elle ne fait pas l'affaire de tous, notamment de nombreux industriels ou agriculteurs proches des sphères du pouvoir.
Produits libanais refoulés à l'exportation
Évoquant la récente affaire des pesticides, le professeur Toufic Rizk dénonce carrément la façon dont le problème a été présenté. « On découvre un jour, de manière alarmante, et par le biais de la presse, qu'il existe un taux très élevé de pesticides dans les fruits et légumes. On apprend aussi que ces constatations découlent d'analyses. » « Qui a donc exécuté ces analyses et selon quels critères ? Les résultats obtenus sont-ils vérifiés, fiables ou validés ? De quels types de pesticides parle-t-on ? Quels standards interprète-t-on ? » demande-t-il, ajoutant qu'« aucune référence », qu'« aucun standard » ne sont mentionnés. « Le dossier des pesticides n'est qu'un aspect du large problème de la sécurité alimentaire, un exemple parmi tant d'autres », estime le doyen, qui insiste sur le fait que le problème ne sera résolu que par le biais d'une loi sur la sécurité alimentaire. « Une proposition de loi a bien été soumise au Parlement. Pourquoi cette loi n'a pas été votée et pourquoi le pays n'est toujours pas doté d'une législation claire qui traite de la question de la sécurité alimentaire, à l'instar des pays évolués ? » s'interroge le Dr Rizk.
La proposition de loi est pourtant prête depuis 2003. Sa préparation a nécessité deux ans. « C'est en 2001 que l'idée d'une loi a pris forme, lorsque des lots de crème de sésame (tahiné) et de halawé, une douceur locale à base du même produit, exportés vers l'Europe ont été refoulés », explique le professeur. Un comité scientifique, formé notamment des universitaires et experts, Hussein Dib de l'Université libanaise, Raja Tannous de l'Université américaine de Beyrouth, Toufic Rizk de l'USJ et Bassel Khatib de l'Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), a été chargé par une commission libanaise de sécurité alimentaire, mise en place avec l'accord du ministère de l'Économie, de rédiger une proposition de loi. Assisté par des experts étrangers, le comité a réussi à mener à bien sa tâche, malgré les problèmes liés à la traduction en arabe, aux exigences en matière de terminologie, à la définition des responsabilités.
Respect des standards internationaux
« La copie finale était bonne, même si elle était loin d'être parfaite », observe Toufic Rizk. « Nous avons réussi à préserver le cœur du texte. Notre objectif était la santé du consommateur. Il était urgent de mettre un terme aux problèmes d'hygiène et d'intoxications alimentaires qui se répètent depuis des décennies, à cause de l'absence de contrôle et du chevauchement des responsabilités entre les divers ministères », note-t-il. La proposition envisageait donc la création d'une agence libanaise de la sécurité alimentaire, qui serait la principale responsable à ce niveau et qui aurait des branches dans les différents mohafazats. À défaut d'être indépendante, comme le préconisaient les experts, craignant des conflits d'intérêts, cette agence serait placée sous la tutelle du Conseil des ministres, précise le Dr Rizk. Elle serait chargée de mettre en place des règles nationales de sécurité alimentaire, d'établir des standards nationaux, de veiller à leur bonne application, de lancer des programmes d'information et de formation, etc.
Par ailleurs, cette proposition de loi préconise « le respect des standards libanais conformément aux normes internationales » lors de la fabrication des produits alimentaires, souligne-t-il. Si cette loi est votée, les entreprises, les industries, les artisans devront mettre en place « des procédures et des systèmes communs, appliqués internationalement, comme l'ISO:22000, le HACCP ou des systèmes équivalents », explique le professeur Rizk. Il ajoute que la mise en place de tels processus impliquerait nécessairement que la fabrication des produits se fasse par « approche système ». Il s'agit d'un système complet qui exige le respect des procédures « depuis le travail de la terre jusqu'au consommateur ». Un système qui exigerait des contrôles, des vérifications, des validations, des procédures de traçabilité, de correction, d'évaluation...
Le professeur note en outre qu'il faudrait effectuer un suivi des maladies sur le terrain et de la contamination, selon un principe clair d'analyse et d'évaluation. Il faudrait aussi mettre en place des recommandations et des formations continues à tous les niveaux. Le doyen évoque enfin la nécessité de respecter le principe de l'analyse des risques, en cas d'alerte ou d'épidémie. « Lorsque la maladie de Creutzfeldt-Jakob s'était déclarée en Europe, les zones dangereuses avaient été délimitées et les mesures de précaution prises aussitôt, en fonction du degré d'atteinte de chaque zone », note-t-il, à titre d'exemple. Mais le professeur Rizk déplore qu'au Liban, après tout le bruit qui a été fait autour de l'histoire des pesticides, « aucune mesure n'a été prise ». « Les gens continuent de consommer fruits et légumes, et les agriculteurs d'utiliser les pesticides », dénonce-t-il, observant que personne n'est capable de dire aux consommateurs s'ils peuvent continuer à manger fruits et légumes. « Il n'y a ni traçabilité, ni procédure de suivi, ni contrôle, pas plus qu'il n'y a de transparence », déplore-t-il.
« Cette proposition de loi constituera une base nécessaire au respect de la sécurité alimentaire », tient-il à préciser. Il ajoute qu'elle pourra être améliorée au fil du temps, car la sécurité alimentaire est une question d'expérience, d'histoire et d'application, et non pas une théorie qu'on étudie et qu'on applique.
Des poulets nourris de résidus de... poulets
Qu'est devenue aujourd'hui cette proposition de loi ? Et pourquoi n'a-t-elle toujours pas été votée ?
La proposition de loi est loin de faire l'unanimité de tous, car elle est très restrictive pour les industriels et les producteurs agroalimentaires. « Actuellement, il n'existe absolument aucun contrôle au niveau de la production alimentaire. Qu'ils soient industriels ou artisans, les producteurs travaillent comme bon leur semble », dénonce Toufic Rizk. Le doyen donne l'exemple d'un producteur de poulets qui a reconnu, lors d'une conférence et de manière fortuite, qu'il nourrissait ses poulets de résidus des carcasses de poulets, chose qui avait provoqué un scandale en Europe, il y a quelques années. Il donne aussi l'exemple des fabricants de fromage qui travaillent, dans leur grande majorité, sans le moindre respect des procédures d'hygiène. « La plupart des fromages fabriqués au Liban renferment notamment des matières fécales, preuve que les ouvriers ne se lavent pas les mains avant de traiter les produits », accuse-t-il. Il ajoute que nombre de produits contiennent aussi des bactéries, telles la listeria, ou autres. « Si la loi est votée, ce genre de comportement ne sera plus possible », observe le professeur.
Aujourd'hui, la proposition de loi attend toujours au Parlement. Elle a fait l'objet d'une réunion, en 2008, entre les quatre ministres concernés : Santé, Industrie, Agriculture, Économie, ainsi que plusieurs experts. « Nous avons été la cible de nombreuses critiques. C'était comme s'ils voulaient détruire notre projet », regrette le Dr Rizk. Suite à ces réunions, il a été décidé que la proposition de loi nécessitait une révision dans les trois mois à venir. Mais fin 2009, les choses en sont toujours au même point. Absolument rien n'a été fait pour l'adoption d'une loi sur la sécurité alimentaire. « Je crois qu'ils ne veulent tout simplement pas faire passer la loi, car ils n'ont pas intérêt à le faire, lance Toufic Rizk. J'espère toutefois que les accidents à répétition les pousseront à réaliser l'urgence d'un tel texte. »
Combien de temps le consommateur libanais devra-t-il encore attendre pour que la sécurité alimentaire soit considérée comme prioritaire par les responsables ?


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