Le gouvernement à la libanaise, disait-il pour bien faire savoir qu'il n'entrait pas dans ses intentions de diriger son club selon ce mode, signifie que « tout le monde est là », que « rien ne se décide » ; « une sorte de ventre mou de la gouvernance ».
Cinq mois ont été nécessaires pour édifier un petit chef-d'œuvre de ventre mou. Cinq mois d'un bazar où il fut question d'à peu près tout, sauf de ce qui aurait dû être au cœur des tractations : la démocratie et l'État de droit.
Une fois de plus, le Liban rate l'occasion d'entrer dans le processus institutionnel plus ou moins normalisé que lui offraient les élections législatives de juin dernier. Une fois de plus, il perpétue pour lui-même la situation de non-gouvernement, de non-autorité, de non-État et, surtout, de non-droit qui le tient - sans discontinuer - depuis 1975.
Réjouissons-nous, car nous l'avons enfin, notre gouvernement dit d'« union nationale » ! Le monde entier, ou presque, nous congratule pour avoir réussi, en dépit de tous les obstacles, à le mettre en place. Mais c'est un monstre informe, amputé de tout centre de décision, de tout programme cohérent, de toute opposition et de toute possibilité de sanction, positive ou négative, que nous venons de recréer pour la énième fois.
Les seules voix discordantes qu'une telle mouture permet à la rigueur, ce sont celles des surenchères confessionnelles, que ne manqueront pas de déclencher, de temps à autre, les adversaires tout autant que les alliés, comme ce que l'on a vu au sein même de la majorité le jour de la naissance du gouvernement.
Oui, mais... c'est la non-décision en échange de la paix civile, répliquera-t-on. Malgré le chantage évident que contient cette équation, on s'en accommoderait si seulement elle pouvait être vraie. Il n'est pas nécessaire de potasser toute l'histoire de l'humanité pour savoir que l'absence d'un véritable centre de décision au sein d'un État, qu'il soit unitaire, fédéral, confédéral ou ce que l'on veut, n'est pas pour favoriser l'intégration dans le processus institutionnel. Or sans cette intégration, les fonctions régaliennes les plus élémentaires de l'État - les armes, la diplomatie, la justice et la police - continueront, au mieux, d'être ballotées au gré des intérêts privés, au pire, de devenir elles-mêmes privées.
Ce que nous promet ce gouvernement, c'est au maximum de belles batailles autour de la nomination de tel ou tel directeur général. Et les empoignades s'annoncent de plus en plus généralisées, à présent que d'aucuns, parmi les chrétiens de la majorité, voulant chasser sur les terres de leurs adversaires aounistes, finissent par en singer les méthodes.
Que voulez-vous, disait l'autre jour un collègue perspicace et doté d'un sens inné de la formule, « au Liban, ce sont ceux qui font tout faux qui gagnent, alors il est naturel que tout le monde veuille faire tout faux »...
D'ailleurs, les Libanais font de la politique exactement comme ils conduisent. La Constitution, les lois obéissent après tout à la même logique que le code de la route : comme celui-ci, elles sont optionnelles. Et encore, on n'ose penser à ce que provoquerait un automobiliste consciencieux qui resterait entre deux lignes lorsque tous les autres roulent sur la ligne.
Voici donc un gouvernement façonné par les armes, mais qui n'aura pas le droit de parler de ces armes. Il paraît que ce thème, dont pourtant tous les autres dépendent, est confiné à la table de dialogue, laquelle avance au rythme non pas de la tortue, mais du lièvre de la fable. Autrement dit, elle dort. Mais quand bien même serait-elle en train de courir et de déboucher sur des accords, qui pourrait garantir que ceux-ci ne subiraient pas le sort des résolutions « unanimes » conclues lors des précédentes sessions de dialogue ?
C'est que le consensualisme tout court, déjà catastrophique pour ce pays, ne suffit pas à certains. Ils veulent aller encore plus loin et instituer un consensualisme saisonnier : « Aujourd'hui, ça marche, mais demain peut-être pas... »
Mais, bon, nous avons enfin un gouvernement. Il fera semblant de gouverner, alors faisons semblant de nous réjouir.

