Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Comment nous sommes programmés

Par Antoine Messarra
L'ouvrage que vient de publier Nadine Issa, Le prêt à penser confessionnel, heurte des habitudes bien enracinées, mentales, culturelles et malheureusement académiques, qui consistent le plus souvent par paresse à tout expliquer par le confessionnalisme. Or l'explication automatique, naturelle et persistante de tous nos problèmes au Liban par la dichotomie musulman-chrétien correspond-t-elle à la réalité ? Nadine Issa, dans son ouvrage (Librairie Antoine, 2009), pose la question.
Il y a une paresse intellectuelle qu'il faut aujourd'hui, et enfin, ébranler, paresse qui tend à rapporter toute situation objet de plainte au confessionnalisme. Qu'il y ait dilapidation de fonds publics, mauvaise gestion administrative, mépris du principe de légalité, blocage des institutions..., l'explication par des politiques, des médias, des intellectuels en chambre : le confessionnalisme !

Les problèmes confessionnalisés
La propension à tout expliquer par le confessionnalisme a tout l'air d'être innocente. Or qui profite de cette programmation largement médiatisée des esprits ? Des marchands de révolution, des experts en manipulation de la démocratie, des fromagistes qui veulent leur part du gâteau des portefeuilles ministériels, et de hauts et bas postes dans la hiérarchie administrative. Des politiciens disent crûment : tant que le système est confessionnel, nous voulons notre part ! Et des intellectuels, dits anticonfessionnels, légitiment et donnent leur bénédiction scientifique : tel est le système libanais !
Nadine Issa écrit un nouveau Dictionnaire des idées reçues. Non pas qu'elle nie le confessionnalisme, mais elle incite à distinguer, discerner, analyser, nuancer..., autant de verbes et processus pour penser vraiment (pensare), c'est-à-dire peser.
Il y a des problèmes confessionnels, mais il y a aussi des problèmes confessionnalisés pour servir de combustible dans la mobilisation politique, pour la génération des conflits et pour l'instrumentalisation du système libanais de partage du pouvoir.
Charles Hélou écrivait dans Le Jour, le 18 août 1945 : « Je supprime le confessionnalisme, tu supprimes le confessionnalisme, il supprime le confessionnalisme, nous supprimerons le confessionnalisme... » La « libanologie », après les expériences de 1975 à 2009, va-t-elle au moins changer le temps et le mode de cette stérile conjugaison, se référant - sans nécessairement y souscrire - aux expériences libanaises endogènes et aux recherches si fécondes de politique comparative dont certaines concernent au plus haut point la société libanaise ?

Qu'est-ce que la « politification » ?
Nadine Issa offre une approche, avec des cas concrets et pertinents, pour développer la théorie de la « politification », si répandue de nos jours et qui consiste en la manipulation des clivages principaux en société, avec des techniques bien plus que machiavéliques.
On peut définir la politification comme un artifice qui tend à l'exploitation de la charge polémique du politique à propos des clivages principaux d'une société, dans un but non de règlement, mais de compétition dans la lutte pour le pouvoir, et cela en jouant sur la dialectique du privé et du public au moyen de la ruse et du sens de l'apparence dans un régime de libre concurrence entre les élites.
L'œuvre de Nadine Issa a été soutenue comme mémoire de fin d'études au master francophone de journalisme, diplôme institué en 1995 en partenariat entre l'Université libanaise, l'Institut français de presse et le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes à Paris.
Nadine Issa, jeune, qui vraiment ré-fléchit, au sens de ré-fléchir, c'est-à-dire renvoyer à une autre direction que l'idée en soi, confronter la cogitation au réel, a surgi ! Son idée est neuve, spontanée, originale, vécue, puisée du réel. L'idée interpelle l'intelligence quand elle n'est pas encore laminée par le savoir livresque.
Nadine Issa n'a pas seulement suscité mon admiration, elle a aussi montré à ses collègues qu'un journaliste et tout chercheur doivent être toujours bouillonnants d'idées neuves. Elle m'a relevé le moral face à un magmat de travaux, aussi laborieux que stériles, sur le confessionnalisme.

Déprogrammer
Nadine Issa relève l'émergence de plus de maturité et d'«évolution » dans l'appréhension des problèmes. Cette évolution implique « rupture du conditionnement de réflexes confessionnels vis-à-vis d'autres communautés ». Il faut, dit-elle clairement, « déprogrammer les  mentalités : les journalistes assument une responsabilité déterminante dans la vie, le comportement, la pensée, l'évolution d'un peuple... Il faut qu'ils reprennent leur travail d'éducateurs de l'opinion publique ».
Il y a aujourd'hui des recherches où on ne trouve rien. Or, si on cherche, c'est pour trouver... et être utile, et non pour produire des livres rangés dans des bibliothèques, le dos tourné comme s'ils « ont l'air d'avoir honte, de se repentir d'avoir été écrits » et qui exaucent « l'édifice monumental de l'illisible », selon l'expression de Paul Valéry dans Mon Faust (1946).
L'ouvrage est un témoignage : « Dès que j'ai ouvert les yeux sur la vie, dit-elle, j'ai vu la guerre. » Il est aussi un engagement, car son but est : « Exorciser mon mal de guerre. » Quelles sont cependant les perspectives et chances de changement ? « Ce qui m'attriste surtout et que j'appréhende, écrit-elle en conclusion, c'est le fait que dans dix ans, si les choses stagnent, ceux qui liront ce livre s'apercevront que rien n'aura changé, à l'exception de certains noms ou même uniquement des prénoms, des dates, davantage de dates et de numéros. »
L'expertise dans l'exploitation de la « peur manipulatrice », elle aussi, devient aujourd'hui plus sophistiquée, se servant de tout l'arsenal des sciences humaines et de la psychologie. « La guerre, écrit-elle encore, n'est pas finie parce qu'on n'éduque pas nos enfants sur le principe que la guerre est finie. »
Nous sommes là au cœur de la problématique de la culture de paix, de paix civile, de mémoire collective dans une société multicommunautaire. Déprogrammer, briser tout prêt-à-penser est une œuvre d'éducation.

Antoine Messarra
Membre du Conseil constitutionnel - Professeur

L'ouvrage que vient de publier Nadine Issa, Le prêt à penser confessionnel, heurte des habitudes bien enracinées, mentales, culturelles et malheureusement académiques, qui consistent le plus souvent par paresse à tout expliquer par le confessionnalisme. Or l'explication automatique, naturelle et persistante de tous nos problèmes au Liban par la dichotomie musulman-chrétien correspond-t-elle à la réalité ? Nadine Issa, dans son ouvrage (Librairie Antoine, 2009), pose la question. Il y a une paresse intellectuelle qu'il faut aujourd'hui, et enfin, ébranler, paresse qui tend à rapporter toute situation objet de plainte au confessionnalisme. Qu'il y ait dilapidation de fonds publics, mauvaise gestion administrative, mépris du principe de...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut