Un jeu du chat et de la souris ? Une sorte de Tom and Jerry à la sauce libanaise ? Peut-être, sauf que la souris libanaise se montre particulièrement naïve et incapable de ruse ou d'imagination créatrice. Tout se passe comme si elle n'avait pas compris que celui qui la harcèle est un félin, un vrai chat et non un rongeur, une autre souris. Notre souris serait-elle aveugle et sourde à ce point ? En tout cas, elle se montre incorrigible dans sa propension à répéter les mêmes erreurs et à se laisser humilier de la manière la plus révoltante. La petite souris serait-elle masochiste ? La psychologie des rongeurs étant inexistante à ce jour, nul ne peut répondre.
Le plus pénible dans cette affaire, c'est que l'acharnement dans l'humiliation subie par l'État libanais, à travers la personne de son Premier ministre, soit le fait d'une faction chrétienne. Qui peut encore croire que les Libanais chrétiens soient le bouclier naturel du pays lorsqu'ils acceptent, avec délectation, d'exécuter un contrat de sous-traitance de démantèlement des institutions qu'ils sont supposés protéger avec la dernière goutte de leur sang ?
Le spectacle de Saad Hariri, montant à Rabieh afin d'offrir au Hezbollah encore plus de concessions, recèle plus d'une image hautement significative, de nature à influer sur le devenir de la présence chrétienne au Proche-Orient. Cette image se laisse deviner entre les lignes des récentes déclarations du chef de file de la cohorte auxiliaire du Hezbollah, Michel Aoun. Lorsque le cardinal Sfeir déclare que les armes et la démocratie ne font pas bon ménage, Michel Aoun s'interroge publiquement en quoi donc les armes du Hezbollah peuvent déranger Son Éminence et va jusqu'à proclamer qu'il serait le premier à le suivre si le prélat pouvait lui dire en quoi ces armes peuvent l'atteindre.
Dans tout discours, surtout politique, le plus important est contenu dans les présupposés et le non-dit.
Le présupposé d'une telle déclaration est l'image d'un pouvoir autocratique entre les mains d'un seul homme qui n'occuperait pas le sommet de la pyramide de l'État mais qui serait, à lui tout seul, toute la pyramide. Une telle perspective est de nature à flatter les instincts viscéraux qui grouillent dans les entrailles de certains partisans exaltés.
Quant au non-dit de tels propos, il consiste à répondre à la question suivante : « Comment le cardinal Sfeir pourrait ne pas se sentir concerné lorsque des Libanais innocents sont intentionnellement tués et leurs biens spoliés par ces mêmes armes ? » Il eut été souhaitable que Michel Aoun apporte un début de réponse à cette interrogation afin d'écarter toute équivoque dans sa prise de position prenant le contre-pied de celle du cardinal.
En effet, et en l'absence de précisions complémentaires, on pourrait à tort s'imaginer que Michel Aoun a voulu dire : « Pourquoi le cardinal Sfeir se sent-il menacé par les armes du Hezbollah dans la mesure où je protège moi-même les chrétiens grâce au document d'entente de Mar Mikhaël ? » Ou encore : « Je ne comprends pas pourquoi le cardinal Sfeir se sentirait concerné par les armes du Hezbollah dans la mesure où elles ne menacent pas physiquement Bkerké ou une quelconque institution maronite. » Mais aussi : « Le 7 mai 2008 a prouvé que le Hezbollah n'a pas l'intention d'utiliser ses armes contre les intérêts chrétiens », ce qui reviendrait à énoncer le non-dit suivant : « Pourquoi le cardinal Sfeir se sent-il tellement concerné par des armes qui, jusqu'à maintenant, n'ont tué que des sunnites et des druzes ? » Il serait dangereux et inapproprié de se livrer à de tels procès d'intention malheureusement trop faciles à mettre en œuvre.
Mais, au-delà de leur caractère événementiel, les propos de Michel Aoun se situent dans le cadre d'une triste réalité majoritairement répandue au Liban, celle de l'absence de culture politique et de l'incapacité à penser le bien commun.
L'existence des personnes physiques dépend de la pensée de Dieu lui-même. Mais pour que cette personne morale qu'on appelle « chose publique » puisse acquérir une certaine réalité, il faut d'abord qu'elle fasse partie des catégories mentales de tout un chacun. Pour que l'État puisse exister, je dois d'abord le penser.


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