Mais j'ai mes limites.
J'habite rue Sioufi, à quelques enjambées de Karm el-Zeitoun, le quartier qui ne dort jamais. Là, les gens sont des fêtards et des bagarreurs. Des Gaulois bien de chez nous.
Ce jeudi-là d'ailleurs, un Kermiote mariait sa fille. Dans un pays où le divorce est devenu plus populaire que le quartier en question, je me demande pourquoi on fête encore cette occasion. Moi qui n'ai que deux garçons, je ne marierai ma fille qu'en catimini.
La fête commence donc subitement vers 8 heures du soir, sans échauffement, sans crier gare, par de la musique crachée par une montagne d'enceintes. Le répertoire le plus torturant de la musique populaire libanaise (du genre waylé waylé ou l'étrangement célèbre jupe à raccourcir...) passe en boucle. Certainement pas de Feyrouz, ni de Magida, ni même de la mignonne Nancy Ajram.
Nous tenons une demi-heure, une heure. Les enfants, réveillés très tôt pour aller à l'école, n'en peuvent plus. J'appelle la police qui me fait savoir que la loi autorisait la fête jusqu'à 11 heures !
Naïf, je croyais qu'on n'avait tout simplement pas le droit de gêner les autres.
10 heures, 11 heures puis minuit. Le tonnerre de sons assourdissants ne s'est même pas fatigué d'un maigre décibel.
La tension monte, j'ai envie de tuer quelqu'un. Je rappelle la police :
- On vous a dit qu'ils avaient droit de fêter jusqu'à 11 heures !
- Mais justement Monsieur le policier, il est déjà 12 heures.
- Ah oui, mais c'est maintenant que vous appelez pour nous le dire, et on va envoyer une patrouille.
1 heure du matin. La musique semble éternelle, infatigable. J'hallucine. Ma femme assure m'avoir surpris en train de regarder al-Manar, ce que je nie catégoriquement.
J'essaie des prières. Des « Je vous salue », des « Notre Père ». Mais rien n'y fait. Le Père, la Mère, le Fils et le Saint-Esprit sont mieux équipés que nous contre les vacarmes de la terre, et avaient probablement les oreilles bouchées.
Contre cette mauvaise fortune, j'ose une note positive : et si vers 2 heures, les amazing Chehadé Brothers prennent la relève et pourquoi pas, suivis de Tony Hanna pour clôturer le bal en beauté, avec son show éternel ? Mais faut pas rêver. Le vacarme continue. Avant de me suicider, je re-rappelle la police, et le même monsieur, que j'ai fini par gêner - je n'aurai peut-être pas dû l'appeler après 11 heures ? - m'informe que la patrouille ne pouvait obliger le Kermiote à arrêter la fête... mais qu'elle lui a cependant collé un PV !
Je ne me rappelle plus qui a cédé le premier, nous ou les fêtards. Mais j'ai appris qu'il y avait une loi, sordide mais appliquée à la lettre, qui a empêché tout un quartier de dormir toute une nuit. Moi qui rêve d'une autre loi qui empêcherait d'autres gêneurs de nous enfumer tyranniquement les poumons dans les restos, les bars, les boîtes de nuit et autres endroits publics, je devrai attendre encore...


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