Encore une fois, localement, les rôles s'échangent et s'inversent. Les opposants, optimistes au départ de la deuxième phase Hariri, se montrent désormais pessimistes, et leurs vis-à-vis suivent le chemin contraire. Les uns soutiennent que la formation du gouvernement prendrait encore plusieurs semaines. Et les autres l'annoncent pour bientôt.
Comme en mathématiques moins par plus produit du négatif, ce sont les prosyriens et les pro-iraniens qui semblent, cette fois, viser juste. D'autant que leur principal argument est inattaquable, dans le fond. Comment voulez-vous, soulignent-ils en effet, que la crise se dénoue vite chez nous, quand les tiraillements régionaux connaissent des complications d'autant plus difficiles à régler qu'elles sont nouvelles et inattendues. Ce qu'illustre, notamment, l'attentat en Iran contre les pasdarans. Et d'expliquer qu'on est en pleine phase d'incertitude, sinon de mutation : le tableau précédent, mettant en présence deux axes opposés, le tandem syro-iranien d'un côté, les Américains et les Arabes modérés de l'autre, était clair. Mais voici qu'il plonge dans le flou, à cause de l'amorce de rapprochement syro-saoudien. Qui sera avec qui et contre qui, l'on attend, pour y répondre, que les choses se décantent mieux, et cela ne peut se faire avant plusieurs semaines. Car le flottement est aggravé par les doubles protestations de fidélité des Syriens et des Saoudiens : les premiers jurent aux Iraniens qu'ils ne les lâchent pas, et les seconds en font de même avec les Égyptiens ou les Américains.
Quoi qu'il en soit, les opposants de chez nous, sans entrer dans les détails, estiment que tant que les nouvelles règles de jeu ne sont pas bien établies, les décideurs étrangers vont décider de ne rien décider, pour ce qui nous concerne. Ce qui paraît logique. Sauf que, la paillote libanaise étant sinistrable à tout moment, sans préjudice pour eux, les jouteurs du dehors peuvent toujours s'entendre pour la mettre de côté, provisoirement. Et de laisser les Libanais s'entendre sur un cabinet, qu'on pourrait faire sauter ensuite, le cas échéant, à tout moment.
D'autant plus facilement que, comme l'opposition ne cesse de le répéter, il sera forcément panaché et manquera ainsi de toute cohésion. Le 14 Mars est en effet forcé de convenir que, face à la menace sous-jacente des armes miliciennes, il ne peut relever le gant de concocter un cabinet monochrome. Il est donc incapable de défendre les constantes de la révolution du Cèdre, ou même les principes démocratiques les plus élémentaires. Ce qui revient à dire que, malgré les souhaits des Américains, les dires de Hariri au sujet du respect des résultats des législatives ne concordent pas avec la réalité du moment. Qu'il traduit bien mieux par son approche ministérielle visant la coalition. Doublement forcée, faut-il souligner, car le président de la République précise qu'il ne signera le décret de mise en place, le menu, que pour une mouture mixte. Les opposants, de leur côté, prétendent vouloir d'un sain partenariat, mais leurs exigences rédhibitoires montrent le contraire. Car en imposant que toute décision soit prise à l'amiable, sans recours au vote, on empoisonne, on paralyse l'État.
Mais alors, pourquoi les récents échanges d'aménités entre Hariri et Aoun ? Un opposant répond en indiquant qu'ils ne reflètent qu'une tentative commune de rétablir un minimum de confiance personnelle. Ajoutant que les débats n'ont pas porté sur le dossier ministériel, mais sur des questions différentes, comme les déséquilibres communautaires dans les postes publics. Une sorte de fuite en avant, en somme.
Ce cadre précise que le conflit masqué porte sur trois portefeuilles-clés, l'Intérieur, les Finances et les Télécoms. Il indique que ce dernier département ayant une importance stratégique, militaire même en termes de renseignements, doit rester, face à Israël, dans le giron des prosyriens et du Hezbollah. Ou, au mieux, revenir au ministre chiite inscrit sur la part du président de la République, ministre dont la nomination doit dépendre de l'aval du tandem Hezbollah-Amal. Compromis que, dans la foulée d'une relance effectuée récemment à Damas par un responsable sécuritaire libanais, les Syriens seraient disposés à faciliter.

