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Nos lecteurs ont la parole

Poste restante

Georges TYAN
Les politiciens de tout bord sont convenus que ce qui s'est passé à Chiyah- Aïn el-Remmaneh est inadmissible ; nul n'a le droit d'envoyer des voyous passer à tabac les gens chez eux ; il ne faut pas que l'autobus du 13 avril 1975 devienne la moto qui enflamme le pays.
Cette réaction est remarquable et toute à leur honneur. Mais il ne suffit pas de pousser des cris d'orfraie, de condamner avec la dernière énergie. Cela ne ramènera pas à la vie ce jeune homme dont le seul tort fut d'être au mauvais endroit au mauvais moment, ni n'atténuera le chagrin de ses parents et amis.
Gouverner, c'est prévoir. Les secousses qui nous ébranlent sont récurrentes ; rien n'a été fait pour les endiguer. À quoi sert donc cette pléthore de directions étatiques de sécurité, sauf à caser, ça et là, la clientèle de nos gouvernants, affublés de chauffeurs, gardes du corps et titres pompeux.
J'écoutais l'autre matin à la radio l'un de ces fiers-à-bras, se plaindre que dans son fief du Nord des agents appartenant à des services d'espionnage étrangers pullulaient, circulaient au grand jour, ne se cachant plus comme il sied aux espions et aux fauteurs de troubles de le faire.
Je n'ai aucune raison de ne pas croire à ces paroles, ajoutant - n'étant pas le seul auditeur matinal de cette station - qu'il est du devoir de la justice d'interroger ce monsieur et de diligenter une enquête.
Les auteurs de ces actes ambulants d'une région à l'autre, par trop dangereux pour être fortuits, ont eu tout le loisir de remettre mille fois sur le métier leur ouvrage, revoir leur copie mouture après mouture, de la parfaire de façon à lancer leur machiavélique besogne au quart de tour.
Ils ont certainement étudié minutieusement toutes les éventualités, sachant pertinemment quel plan exécuter et quand.
Ce ne sont pas, à coup sûr, des enfants de chœur, qui portent notre pays dans leur cœur, mais effectivement ils l'aiment au point de l'étouffer. L'expérience libanaise est une épine que personne encore n'a réussi à arracher ; mieux vaut donc tenter de tuer le corps.
Il est des gens que la beauté du Liban importune. Il ne leur plaît pas que la paix y règne. Deux millions de touristes, cela dérange. Que des élections législatives soient tenues en un seul jour sans incident notable, c'est du jamais-vu, le mot démocratie ayant été biffé de leur dictionnaire il y a belle lurette.
Ces gens aiment la purulence, son goût fétide, ses relents aux odeurs nauséabondes. C'est leur quotidien somme toute, leur vocation est la destruction, les guerres, le sang ; ce sont des voleurs de vie, de valeurs humaines, de liberté, de croissance économique, d'indépendance et de liberté.
Ils n'en sont pas à leur premier essai ni à leur premier complot. Sans doute ne s'arrêteront-ils jamais dans leur quête du maillon faible, de la dèche et de la déchéance où ils tentent de nous ramener.
La jalousie rend parfois aveugle, qu'y pouvons-nous, mais maillon faible, certes, nous le sommes et nous le resterons tant que nous acceptons ignominieusement cette fatalité absurde que les autres décident pour nous ou à tout le moins nous aident dans nos décisions nationales et facilitent nos relations internes.
Je ne comprends pas cette volonté tenace à vouloir toujours être tributaires de la volonté d'autrui.
Pourquoi chercher midi à quatorze heures, tourner comme une âme en peine, ou plutôt un âne en plaine, comme dirait la comtesse de Ségur ?
Péjoratif non, vérité oui, blessante peut-être, mais quand même bonne à dire. Outre à soulager, elle aura le mérite de rendre moins aveugles ceux qui ont une excellente vision et moins sourds les bon entendants, qu'ils ôtent leurs œillères et leurs sourdines.
La solution est en face de nous, aveuglante, assourdissante, il suffit de lever les yeux pour observer le noir du deuil qui se dessine à l'horizon, d'ouvrir les oreilles pour écouter le gémissement de ces mères éplorées et non tenter de cerner sur la photo du roi d'Arabie et du président syrien l'ébauche d'un sourire pour savoir de quoi demain sera fait.
Avant de militer pour n'importe quelle cause, arabe ou internationale, de combattre l'injustice de par le monde, j'invite nos responsables - s'ils le sont vraiment - à s'unir d'abord, uniquement et en premier autour de la cause libanaise, celle des habitants de ce pays.
Faire table rase de nos préjugés, nous unir pour faire barrage aux chantres de la mort, jeter du lest ici et là, s'immuniser contre le chant des sirènes, dont souvent nous ne comprenons pas le langage, c'est devenu primordial pour la pérennité de notre pays. Ce n'est pas difficile, pour autant que la volonté y soit.
C'est ainsi que nous mettrons fin aux actes malveillants de ceux, de tous ceux qui veulent faire de notre pays une soupape de sécurité, qui sautera chaque fois que nécessaire, pour la quiétude des autres.
Je ne sais pas pour qui j'écris ces lignes ou encore à qui j'adresse cette supplique. Peut-être aux sbires en poste restante qui les transmettront à leurs commanditaires. Ils comprendront qu'elles émanent d'une personne qui, comme tous les habitants de ce pays, croit en la coexistence pacifique de toutes les religions sur un même sol, envisage l'avenir avec espoir et sérénité.

Georges TYAN
Conseiller municipal de Beyrouth
Les politiciens de tout bord sont convenus que ce qui s'est passé à Chiyah- Aïn el-Remmaneh est inadmissible ; nul n'a le droit d'envoyer des voyous passer à tabac les gens chez eux ; il ne faut pas que l'autobus du 13 avril 1975 devienne la moto qui enflamme le pays. Cette réaction est remarquable et toute à leur honneur. Mais il ne suffit pas de pousser des cris d'orfraie, de condamner avec la dernière énergie. Cela ne ramènera pas à la vie ce jeune homme dont le seul tort fut d'être au mauvais endroit au mauvais moment, ni n'atténuera le chagrin de ses parents et amis.Gouverner, c'est prévoir. Les secousses qui nous ébranlent sont récurrentes ; rien n'a été fait pour les endiguer. À quoi sert donc...
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