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Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

Les délices inavoués du métayage

Antoine Courban
À suivre les débats politiques sur les chaînes de télévision libanaises, on finit par se demander si l'entité politique « Liban » existe bel et bien, en tant que corps distinct ayant sa propre autonomie de fonctionnement organique. Depuis plus de trois mois, il n'est question que de la possibilité de former oui ou non un gouvernement. Personne n'a encore fait remarquer que le scrutin législatif du 7 juin dernier n'était pas un simple sondage d'opinions, mais un acte éminent par lequel le souverain, c'est-à-dire le peuple, a clairement exprimé une volonté politique nette. Le souverain a décidé, en ce 7 juin 2009, que nous irons « là » et non pas « là-bas ».
À écouter les commentateurs, les politologues, les experts en géostratégie, les initiés aux mystères cosmiques, les sociologues, les astrologues, les chroniqueurs et les brocanteurs d'énigmes qui défilent sur les écrans, nul ne se préoccupe de respecter la volonté du souverain, le peuple. La gestation du gouvernement libanais à venir semble se dérouler dans une sorte d'utérus situé aux antipodes du territoire national. Personne ne relève le caractère surréaliste de cette étrange préoccupation qui consiste à vouloir se livrer à la dissection mentale de ce que pensent les décideurs de Téhéran, Damas, Riyad, Le Caire, Washington, Paris, Istanbul (pourquoi pas ?), Moscou (assez peu) et Tel-Aviv (acteur incontournable) plutôt que de se poser la question élémentaire : pourquoi n'obéit-on pas aux décisions du souverain libanais lui-même, le peuple du Liban ? Cela serait probablement dû au fait que, depuis la chute de l'Empire ottoman, nous n'avons pas encore pleinement réalisé que le sultan n'est plus à Constantinople, mais à l'intérieur d'un territoire national. Chacun a donc fini par se doter d'un sultan à sa mesure : le Perse, le Syrien, mais aussi le Saoudien, l'Égyptien pour ne citer que les poids lourds, sans oublier l'Américain et tous les autres.
Il ne viendrait à l'esprit de personne, voulant transmettre le fond de sa pensée, de se mettre à analyser les énigmes supposées que recèlerait le discours des autres. Et pourtant, dès qu'il s'agit de parler d'échéances politiques libanaises, on se met à couper les cheveux en quatre afin de tisser une vaste toile d'interprétations en vue de déchiffrer les présupposés et les non-dits des « joueurs » (al-la'ibin) de Téhéran, Damas, Riyad, Le Caire, Tel-Aviv, Paris, Washington et bien d'autres. On trouve tout à fait normal de vous dire que le « feu vert » (al-daw' al-akhdar) n'a pas encore été donné pour qu'un gouvernement puisse voir le jour au Liban. Si vous demandez qui est supposé donner le feu vert et pourquoi doit-on obéir à ce(s) personnage(s), une nouvelle série de décodages et de déchiffrages des pensées secrètes d'acteurs sans visage, tapis dans l'ombre, recommence. On appelle cela « parler politique » (al-kalam fi al-siyassa) comme si le débat, au sein de l'espace public, était atteint de schizophrénie et pouvait receler, en son sein, un régime « politique » du discours qui serait l'équivalent de la résolution de rébus, d'énigmes et autres mots croisés.
Les médias audiovisuels réalisent-ils l'inanité et le caractère révoltant de tels spectacles dont ils abreuvent le public jusqu'à l'indigestion ? Est-il normal, en termes de culture politique, d'accorder plus d'importance aux pensées cachées de « joueurs-acteurs-étrangers » qu'à la volonté, clairement exprimée, du peuple libanais souverain ? À quoi cela sert-il de crier « liberté-souveraineté-indépendance », lorsque ces concepts fondamentaux en sont réduits à devenir des slogans vides de toute substance ? Telle est la nature profonde de la félonie. Être félon, vis-à-vis de la patrie, consiste d'abord à ne pas croire en sa propre souveraineté.
La félonie qualifie un double mouvement de rupture. Le premier est celui du sujet qui ne respecte pas le serment d'allégeance à l'égard d'un seigneur reconnu comme souverain. Le deuxième est celui du seigneur qui ne remplit pas son devoir premier de protéger ses sujets et cesse, dès lors, d'incarner la souveraineté.
Dans tous les cas de figure, la volonté souveraine que le peuple libanais a librement exprimée le 7 juin 2009 a cessé dès le lendemain du scrutin d'être revêtue d'un quelconque caractère contraignant. Quand la volonté du souverain n'est plus suivie d'effets, cela révèle une atmosphère de fin de règne résultant de l'agonie de l'État. Certes, la lutte pour le pouvoir est légitime par les moyens pacifiques et démocratiques ; ce n'est qu'un rapport de forces. Au Liban, ce même rapport semble être celui de forces extérieures et non intérieures. Et ce sont les Libanais eux-mêmes qui, sans sourciller, se livrent avec délectation aux délices fantasmatiques de cette félonie qui consiste à attendre un quelconque signal de tous les sultans étrangers.
Il n'y a pas de preuve plus formelle de l'agonie de l'État de droit et du refus d'être souverain chez soi. Comme jadis, sous les régimes de la féodalité, nul n'est propriétaire de sa terre et de sa demeure, il n'en est que le métayer. Faudra-t-il remplacer un jour la notion de « souveraineté libanaise » par celle du « métayage libanais » ?
À suivre les débats politiques sur les chaînes de télévision libanaises, on finit par se demander si l'entité politique « Liban » existe bel et bien, en tant que corps distinct ayant sa propre autonomie de fonctionnement organique. Depuis plus de trois mois, il n'est question que de la possibilité de former oui ou non un gouvernement. Personne n'a encore fait remarquer que le scrutin législatif du 7 juin dernier n'était pas un simple sondage d'opinions, mais un acte éminent par lequel le souverain, c'est-à-dire le peuple, a clairement exprimé une volonté politique nette. Le souverain a décidé, en ce 7 juin 2009, que nous irons « là » et non pas...
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