Excusez la familiarité, d'autant plus que nous n'avons jamais été présentés et que nous vivons à des années-lumière l'un de l'autre. Vous, dans votre galaxie. Moi, sur la bonne vieille planète Terre.
Je sais : vous appelez « Albert » le prince de Monaco. Moi, je dis « monsieur » à mon concierge. Je trouve écœurantes les perles de Petrossian, je ne fréquente plus la Veuve Clicquot depuis mon hernie hiatale et je m'habille au « décrochez-moi ça ! ». Yves Saint Laurent ? Connais pas. Je n'habite pas un penthouse avec vue imprenable, mais un 100 m2 avec vue prenable. À la rapidité avec laquelle les immeubles poussent dans ma banlieue prolétarienne, je ne verrai bientôt plus que la cuisine de mes futurs voisins. Je ne roule pas en Ferrari et j'envisage le moment où il me faudra avoir recours aux transports en commun : ma voiture ne passera pas l'hiver !
Arrivé là, vous devez vous demander pourquoi je vous écris, pourquoi je souligne ainsi, à grand renfort de traits, tout ce qui nous sépare. Ayant lu, il y a peu, votre billet intitulé « Le drap blanc », j'en suis arrivé à cette conclusion que nous avions une chose en commun. UNE. Celle qui cimente les êtres mieux que tout au monde : la solidarité dans le malheur.
Chère Marguerite,
J'en reviens à cette forme de familiarité, maintenant que vous me connaissez mieux. Et que Houssam ne se formalise pas. J'ai pour moi l'excuse de l'âge. Dites-lui que j'ai débuté dans ce journal que nous aimons tous à une époque où vous n'étiez pas encore née : celle de Georges Naccache. Mais la solidarité qui nous unit est mieux que journalistique. Nous sommes tous les deux des victimes et je m'en explique.
Vous vous êtes foulé le
poignet.
Je me suis fracturé la jambe, tibia et péroné. Au diable l'avarice ! Et bien que cela se soit produit il y a quelques années, nous vivons jusqu'ici des destins parallèles sous le signe de l'adversité.
Les choses divergent à partir du moment où il faut prévenir le boss de nos états respectifs. Vous appelez le vôtre Loulou. Je ne me serais jamais permis d'appeler le mien autrement que par son prénom. Et très cérémonieusement.
Fine mouche, vous faites miroiter aux yeux de vôtre Loulou la possibilité d'un déjeuner au caviar arrosé de champagne. Décemment, je n'aurais jamais osé proposer au mien de partager mon plateau d'hôpital.
Le vôtre repousse d'un revers de la main votre poignet douloureux. Le mien m'envoie promener avec une jambe en moins. « Au revoir, ma très belle », vous dit Loulou. J'ai droit à : « Une jambe cassée n'a jamais empêché quelqu'un d'écrire. » Je me suis consolé en me disant qu'il ne m'avait pas dit que j'écrivais comme un pied.
Retour aux destins parallèles : Loulou a eu son papier et la page TV a paru, cette semaine-là, au jour prévu.
J'ai pensé, comme vous, que je n'étais pas un scribe ni un pisse-copie - je vous demande pourquoi ces deux mots n'ont pas de féminin -, mais les faits parlent d'eux-mêmes. Malgré des velléités de révolte que j'ai perçues dans votre propos, nous nous sommes inclinés, vous et moi, sous le diktat, en victimes consentantes au nom du devoir accompli.
Nous voici donc solidaires dans le malheur. Et malgré tout ce qui nous sépare, il y aura désormais cet épisode. Je salive déjà à la pensée que je vais pouvoir vous dire désormais « Chère Marguerite ». Miam, miam...


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