Touché par l'intérêt qu'il manifestait à mon endroit, je lui ai souri avec un brin de compassion tout en lui répliquant bêtement : « Parce qu'il n'y a plus rien à dire, dans ce pays... »
M'éclipsant après un salut furtif, j'ai dû le laisser pantois, là, sur le trottoir, et m'en suis voulu pour tant de désinvolture. Aussi, ma seule façon de réparer une attitude qu'évidemment je réprouve est-elle de rédiger ce papier avec toute la tristesse qui m'envahit ces dernières semaines et qui risque, à tout moment, de me faire baisser les bras.
Oui, je me sens triste parce que non seulement il n'y a plus grand-chose à dire, mais parce qu'il me semble surtout qu'il n'y a plus rien à faire.
Ce peuple du Liban, ce peuple vivant au Liban actuellement n'est plus le peuple aimable que j'ai connu depuis soixante-dix années. Un peuple rieur, intelligent et travailleur, me disait-on. Je le voyais, je le sentais, je m'en réjouissais. Et j'ai bâti ma petite vie à côté de celle des autres en m'imaginant naïvement que l'Éden de la Bible c'était, après tout, là, à côté, qu'il était apparu.
Ce Liban de lait et de miel, subitement rongé par le ver du doute et de l'obscurantisme ambiant, gagné par les propagandes fallacieuses de groupes incultes et fanatisés, s'est progressivement affadi jusqu'à devenir un Liban de fiel, mordu par l'intolérance grandissante entre ses communautés d'origine, alimentant chez ses fils le goût du mépris, de l'irrespect et, pour tout dire, de la haine réciproque. Aux antipodes de l'enseignement divin et humain prôné depuis deux mille ans par les Évangiles.
Parler alors des chrétiens du Liban et de leur prétendu message relève désormais du bluff intellectuel, tout comme le communisme, il n'y a pas bien longtemps, avait anesthésié les consciences d'une grande partie de l'humanité.
De peuple rieur, nous ne sommes plus que ricaneurs. Intelligents ? Observons plutôt la bêtise de notre vie sociale, civique et politique. Travailleurs ? Oui mais obnubilés par l'appât du billet vert qu'il faut récolter à tout prix et le plus rapidement possible, quitte à passer par le commerce frauduleux et les blanchiments de toutes sortes.
Travailleur mais pas laborieux, le Libanais dominant n'est plus, en ce moment, que le résidu d'une population aseptisée, dépourvue du sens de la solidarité, de l'ouverture sur le monde, menée qu'elle est, tambour battant et kalachnikov à l'appui, par un parti dictatorial plus puissant que l'État lui-même, repliée enfin sur ses besoins infantiles de nourriture et de plaisirs de bas aloi. Nulle vie intellectuelle et sociale qui mérite son nom ! Nos écrivains, nos artistes s'en sont allés trouver ailleurs ceux qui peuvent encore les écouter et les suivre.
La parole, chez nous, est en voie d'extinction puisque plus personne n'écoute personne. La musique ne se fait plus entendre par concerts interposés mais en cacophonie tapageuse, au gré de groupes organisateurs dont le seul but est la rentabilité du moment présent. L'orchestre de notre Conservatoire, encore tout frais et peut-être vigoureux, mendie ses auditions auprès de chapelles occasionnelles. Le théâtre local, en déconfiture, se décompose dans une hilarité imbécile. La pensée tout court est absente ainsi du festin bestial.
Certes, les gens conduisent encore leurs voitures, des 4x4 de préférence, se faufilant au travers d'une civilisation de camions et de transporteurs. Oui, on circule allègrement, si allègrement que cela en devient une danse dite de Saint-Guy, avec un itinéraire de « crabes » zigzaguant de gauche à droite, puis brusquement de droite à gauche, avant de s'arrêter net devant la première boulangerie sur le boulevard. Essayez de protester devant qui que ce soit, agents de l'ordre y compris : on vous abreuvera de grossièretés, sinon d'insultes.
Il restera alors aux rescapés que nous sommes, nous, gens prétendument instruits, prétendument honnêtes, minorité écrasée, race en voie de disparition, à faire avec, accepter... au besoin imiter. Ou encore à aller s'enfermer dans sa tour d'ivoire, sur le roof d'un immeuble ou dans un coin oublié de la campagne.
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