Taëf est un système « où tout le monde bloque tout le monde », mais qui fonctionnait tant qu'il y avait « l'arbitre », en l'occurrence la Syrie, soutient d'emblée Walid Joumblatt, confortablement installé dans son jardin de Clemenceau. « Le président de la République a perdu bon nombre de ses prérogatives au profit du président de la Chambre et d'un système collégial, grâce auquel tout le monde peut bloquer tout le monde. À long terme, il faudrait peut-être envisager autre chose. » Un Doha II, par exemple ? « Quelqu'un qui est assez proche des Qataris est venu me voir récemment à ce propos. Je lui ai indiqué qu'il fallait absolument pour cela obtenir l'accord des Saoudiens pour qu'un gouvernement puisse être formé », répond le député, avant d'enchaîner : « Quoi qu'il en soit, à long terme, il ne faut pas rester bloqué dans une Constitution qui paralyse tout le monde. »
M. Joumblatt marque une pause, puis se lance : « Il y a une ancienne idée, je ne sais plus très bien qui l'avait lancée, mais elle consistait à prévoir un système de rotation au niveau des trois présidences qui pourraient être occupées chacune successivement par les chrétiens, les chiites, les sunnites et les maronites. » Et de rappeler que, sous le mandat français, « il y avait eu deux présidents grecs-orthodoxes et un protestant ». « Ce n'est pas une flèche contre les maronites », s'empresse-t-il aussitôt de souligner. Sous l'Empire ottoman, poursuit-il, « les grandes puissances ont choisi des gouverneurs du Mont-Liban parmi les Albanais chrétiens et les Arméniens chrétiens. Ils ont dû voir que bon, quelque part, on n'était pas assez mûrs pour nous gouverner nous-
mêmes ». Est-ce toujours le cas ? « C'est toujours le cas... »
Plus concrètement, et pour en revenir à l'actualité politique, Walid Joumblatt a nommé Saad Hariri comme chef du gouvernement alors que Nabih Berry s'est abstenu de le faire. Pourquoi ? « La semaine dernière a été assez tendue, tout le monde était tendu. Il y a eu de la surenchère des deux côtés. C'est facile d'être plus à droite que Saad Hariri, mais il faut se mettre à sa place de temps en temps, quand même. Quand il y a un manque de communication, quand chacun accuse l'autre, c'est très dangereux car on ne peut plus contrôler sa propre communauté, tout peut déraper. Les médias jouent un rôle très important à ce niveau-là, et un jour, tout le monde sera dépassé par les extrémistes. »
Les déplacés à Bassil
Justement, à ce propos, où en est la réconciliation intermusulmane ? Des avancées ont-elles pu être réalisées ? Walid Joumblatt s'empresse de rappeler : « Je ne suis pas le leader des sunnites, ce n'est pas moi qui peux la faire. Il faut que les leaders des sunnites et des chiites œuvrent sur ce plan. » « On ne peut pas s'amuser à se lancer des fleurs, faire des iftars et de beaux discours, même avec les meilleures intentions qui animent Saad Hariri, et penser que le problème sera résolu de la sorte. Il faut vraiment des réconciliations quartier par quartier, cas par cas, et c'est ce que je suis en train de faire avec le Hezbollah. Lors du dernier iftar consacré à la réconciliation des musulmans à Koraytem, il y avait trois chiites, un druze et le reste c'étaient des sunnites », souligne M. Joumblatt sans pouvoir s'empêcher de sourire. Il s'insurge ensuite contre le rôle que les politiques veulent octroyer à l'armée, « quand on voit cette armée déployée un peu partout à Beyrouth, elle va se fatiguer. Elle doit agir en dernier recours. C'est mauvais, je n'aime pas ça ». Est-ce pour cela qu'il avait affirmé mercredi dernier au quotidien al-Akhbar que « le pays ne va pas dans la bonne direction » ? Il répond : « Je ne veux pas me fâcher avec Saad Hariri, mais je pense qu'il aurait pu attendre un peu plus avant de se récuser, parce que maintenant on repart dans des conditions un peu plus difficiles. » « Pour qu'il n'y ait pas beaucoup de tensions, pour désamorcer la crise, il faut adopter la 15-10-5. » Et de proposer de confier le ministère des Télécommunications - objet de toutes les polémiques - au président de la République, « quitte à ce que Gebran Bassil soit, quelque part, ministrable ». Et d'enchaîner : « Puisque le dossier des déplacés tient tellement à cœur au député Michel Aoun, je suis prêt à lui confier ce portefeuille, ahlan wa sahlan. Ça va mettre en colère mes partenaires, mais je suis prêt à me désister. J'aurai alors un ministre d'État, un ministre fonctionnel, et je suis même prêt à n'avoir personne au sein du gouvernement. » Walid Joumblatt, prêt à toutes les concessions pour mettre un nouveau gouvernement en route ? Il s'énerve et dit à propos de certains de ses alliés au sein du 14 Mars : « Ils ne voient pas plus loin, je ne sais pas comment on ne peut pas voir plus loin que le bout de son nez. Ils ne voient pas l'autre aspect des choses, l'implantation palestinienne qui, d'accord, est devenue leur bréviaire, mais ils ne sont même pas capables de dénoncer la politique israélienne de confiscation des terres. Ils ne voient pas non plus l'autre aspect, les conséquences de Nahr el-
Bared, 30 000 déplacés qui sont aujourd'hui une bombe à retardement et un camp qu'on n'a pas encore commencé à reconstruire à cause des ruines découvertes sur le site... »
À la question de savoir si la formule 15-10-5 est aujourd'hui viable, et si elle est susceptible de réaliser l'entente nationale, le chef druze rappelle le contexte régional et « la théorie absurde de (la secrétaire d'État américaine) Mme Clinton qui pense qu'elle peut rassembler les sunnites modérés du monde arabe aux côtés des Israéliens contre l'Iran ». Cela aura un effet désastreux, « pas en Iran, mais dans les rues du Liban », insiste Walid Joumblatt. Et de rappeler « les dissensions saoudo-iraniennes sur le Yémen, irano-syriennes et égypto-syriennes » dans un monde arabe « exsangue ».
Et de rappeler : « La période de stabilité au Liban a ironiquement duré de 1990 à 2004, en présence des Syriens avec l'accord des Américains et des Saoudiens, mais à partir de l'entêtement de Bachar el-Assad à proroger le mandat d'Émile Lahoud, cela a mené à un changement de donne. Sans cela, rien n'aurait changé. Or avec la prorogation du mandat du président de la République, il y a eu la 1559 puis l'assassinat de Rafic Hariri. » Aujourd'hui, le système bloque tout le monde, martèle M. Joumblatt. « Doha I nous a sauvés d'un désastre, espérons que la conjoncture régionale sera favorable pour mettre en place un Doha II, avec l'accord des Saoudiens », affirme aussi le chef druze. Faut-il pour cela que le Liban soit au bord du gouffre ? « Nous sommes déjà au bord du gouffre, les tensions communautaires sont actuellement très exacerbées. »

