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Nos lecteurs ont la parole

Cellulite

Par Claude ASSAF 
Je suis atteinte de cellulite. Nous sommes presque tous atteints de cellulite. Je ne parle pas de la cellulite-capiton, mais d'une forme sévère de téléphonite. Je dis sévère parce qu'elle se manifeste avec force et partout : elle ne se confine plus, comme du temps des téléphones fixes, dans des endroits localisés, c'est-à-dire à la maison quand vous êtes affalés sur le lit, ou au bureau quand vous vous tenez derrière votre desk. Elle vous touche, que vous le vouliez ou pas, n'importe où : aux toilettes, au volant, au supermarché, dans les administrations, à la plage, au ciné, au resto, à la fac et à l'école même. Elle vous accompagne en marchant, en mangeant, en vous lavant... Elle envahit votre quotidien, votre espace vital, votre existence. La cellulite n'a pas d'heure, elle vous réveille en sursaut le matin. Cynique, impitoyable, elle vous surprend au beau milieu de la nuit. C'est alors soit une erreur, soit une mauvaise nouvelle, soit tout simplement la conséquence d'un décalage horaire. Elle ne peut pas attendre : elle se moque des condoléances que vous présentez au domicile d'un défunt et des prières que vous formulez sur les bancs d'une église. Certes, il lui arrive de retentir au son d'un cantique, mais souvent, le ton n'est nullement à propos : chansons rap ou techno, cascades d'eau, marches militaires...
En fait, et certes je le reconnais, cette maladie convient parfaitement au train de vie moderne que nous avons adopté : appeler papa, le médecin ou une amie pendant que vous êtes en route vous permet d'exploiter le temps dans ses moindres fractions. N'empêche, les méfaits sont bien plus considérables que les bons côtés : lorsque vous roulez à vive allure tout en fouillant dans le sac pour trouver votre portable, lorsque vous essayez d'envoyer un sms alors que vous amorcez un virage ou lorsque vous focalisez sur une conversation au beau milieu d'un carrefour, la cellulite devient un facteur d'accidents parfois mortels. D'ailleurs, et sur un autre plan, on dit même que celle-ci peut se transformer en cancer du cerveau. En attendant d'en avoir la preuve, si nous tentions de nous sortir de l'addiction ? Serait-il si insupportable de nous sevrer ? Nous limiterions nos conversations à celles les plus urgentes, pas à celles du genre « Allô, où tu es ? Qu'est-ce que tu fais ? » Ou encore : « Allô, salut, ça va ? Raconte ». Ou : « Je n'ai pas d'unités, tu peux me rappeler ? » Ou encore : « Allô, Ranjani, descends prendre mes sacs. » En société, nous éviterions de consulter fiévreusement notre écran. Après avoir quitté la maison, s'il nous arrivait d'oublier notre cher gadget, nous ferions l'effort de ne pas faire demi-tour et nous déciderions de passer la journée sans sa compagnie.
Le fait est que, quand bien même vous laissez la maladie vous donner un léger répit, c'est celle des autres qui vous parvient à leur insu : au bord de la plage, une jeune femme, bronzant à quelques mètres de vous et se croyant protégée par le bruit des vagues, est furieuse contre son amant à qui elle reproche de ne pas être assez attentionné. Ou encore, grâce à un message qu'elle a fait atterrir par inadvertance sur votre écran, mais qui était destiné à son amoureux, prénom à l'appui, vous découvrez qu'une amie à qui on aurait donné le bon Dieu sans confession vit une relation intense avec le meilleur ami de son mari.
Le comble, le cataclysme, c'est lorsque la cellulite a multiplié ses cellules jusqu'à l'anarchie et qu'elle a installé le noir total sur l'écran. Et donc dans notre vie. Comment décide-t-elle unilatéralement de lâcher prise, sans crier gare et sans appel ? Nous l'appelons quand même, nous la supplions de se rétablir, de revenir. Nous la conjurons de nous lier à nouveau avec les autres atteints sur cette terre. Parce que, sans elle, lui disons-nous, nous nous sentons abandonnés, perdus.
Créé pour nous faciliter la vie, le téléphone tend à devenir notre maître, notre drogue. Une drogue d'ailleurs très coûteuse ces temps-ci parce que pas une fois notre interlocuteur ou nous-mêmes ne sommes forcés de répéter ce que nous venons de dire, ce qui double ou triple la durée des communications. Sans compter le nombre de conversations coupées sans crier gare, ce qui double ou triple aussi la fréquence des appels.
Pour toutes ces raisons et pour celles que vous avez, optons donc d'ores et déjà pour une journée nationale mains libres et portables rangés.
Je suis atteinte de cellulite. Nous sommes presque tous atteints de cellulite. Je ne parle pas de la cellulite-capiton, mais d'une forme sévère de téléphonite. Je dis sévère parce qu'elle se manifeste avec force et partout : elle ne se confine plus, comme du temps des téléphones fixes, dans des endroits localisés, c'est-à-dire à la maison quand vous êtes affalés sur le lit, ou au bureau quand vous vous tenez derrière votre desk. Elle vous touche, que vous le vouliez ou pas, n'importe où : aux toilettes, au volant, au supermarché, dans les administrations, à la plage, au ciné, au resto, à la fac et à l'école même. Elle vous accompagne en marchant, en mangeant, en vous lavant......
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