Du musée Getty à Abou Ghraib
À l'origine, Richard Ross s'était spécialisé dans la photographie architecturale. Il avait notamment fixé sur pellicule les phases de la restauration de la villa historique abritant le musée J. Paul Getty à Los Angeles. Après le 11 septembre, il a voulu analyser, « en termes architecturaux », la réponse des États-Unis au terrorisme. Son objectif s'est focalisé sur les lieux de surveillance et les nouveaux modes d'incarcération, notamment d'Abou Ghraib et de Guantanamo. Là, il a réalisé des photos traitées sur un ton mineur, mais qui sont néanmoins de terribles visions de ségrégation temporelle, comme cette image sépia qui cadre quatre simples structures pareilles à des cabines téléphoniques recouvertes d'une bâche, fixée au sol par des sacs de sable verts, pour une protection minimale contre le soleil.
Celles-ci, comme toutes les autres, sont vides, le silence est palpable et l'autorité, invisible mais omniprésente. Cela donne encore plus froid dans le dos. L'organisation de ces espaces relève du sens primitif selon lequel les prisonniers sont des animaux, donc destinés à être enfermés dans des cages, sans considération pour leur bien-être humain. Dans la pièce où les prisonniers reçoivent les visiteurs, la prise de vue est telle qu'on n'arrive pas à discerner l'aire d'incarcération de celle de la liberté. Ailleurs, un couloir d'école est surmonté d'un alignement de cellules de prisonniers. Il y a encore ces cabines téléphoniques d'un luxueux hôtel qui ressemblent à des chaises de confessionnal. Ces analogies perçues par l'objectif de Richard Ross traduisent les questions qu'il se pose. Le corridor d'une école est-il l'équivalent d'un lieu d'enfermement ? L'autorité religieuse est-elle similaire à celle du système pénal ?
S'inspirant de la philosophie de Michel Foucault, il révèle toutes les nuances de l'architecture de l'autorité : certains espaces sont destinés à parquer les gens, d'autres à les diviser hiérarchiquement, à contrôler leurs mouvements, à les surveiller. Pour certains, dont des collèges, on ne prend même pas la peine de mettre en place un environnement humain. Et faute d'une mise en forme humaine, on risque ce qu'avait écrit François Mitterrand dans son traité L'abeille et l'architecte : « Laissez la tyrannie régner sur un mètre carré, elle gagnera bientôt la surface de la terre. »


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