Il faut espérer que le conseil ne tombera pas dans l'oreille d'un sourd, ce qui, hélas, semble être le cas pour l'instant. De deux sourds même. Le chef de l'État sortant, Hamid Karzaï, a fait paraître un communiqué dans lequel il estime le plus sérieusement du monde que « la proclamation au compte-gouttes de résultats partiels se fait dans un esprit impartial et juste », pour lequel il a tenu à féliciter la commission indépendante chargée de superviser l'opération. Son adversaire, l'ancien ministre des Affaires étrangères Abdullah Abdullah, est loin de partager cet avis, estimant même que tout cela relève de la plus parfaite illégalité, si l'on peut dire. On aimerait pouvoir s'en remettre, pour un jugement final, aux observateurs réunis au sein de la Fondation pour des élections libres et honnêtes si l'un des principaux intéressés, M. Karzaï lui-même, n'avait pas confié au quotidien Le Figaro : « Il y a eu fraude en 2004, il y en a eu cette fois aussi et il y en aura à l'avenir. Cela est inévitable dans une jeune démocratie. Pour ma part, je respecterai le choix populaire, quel qu'il soit. » Et surtout s'il lui est favorable, comme tout, pour l'heure, semble l'indiquer. Aux dernières nouvelles, le candidat favori des Américains et de l'Union européenne est crédité de 54,1 pour cent des suffrages exprimés (91,6 pour cent du total) contre 28,3 pour cent à son principal concurrent. Un tel résultat, s'il venait à être entériné par les instances ad hoc, éviterait un humiliant second tour agrémenté, il faut l'appréhender, de ces cadeaux dont les talibans sont coutumiers : doigts et nez coupés, enlèvements, attentats meurtriers, etc. En début de semaine, la commission était revenue sur sa décision d'examiner les plaintes pour irrégularités après avoir constaté que cela aurait ramené l'avance du président à moins de 50 pour cent, un geste âprement défendu par le vice-président de cet organisme, Daoud Ali Najafi, mais contesté par plusieurs de ses collègues qui avaient alors choisi, afin de marquer leur désapprobation, de boycotter la conférence de presse organisée pour annoncer la mesure qui venait d'être arrêtée.
Devant le tollé soulevé par sa réaction, la commission semble être revenue à de meilleurs sentiments. Toutes les protestations seront examinées, a-t-elle fait savoir, mais seulement après l'achèvement de l'ensemble du dépouillement. Entre-temps, reconnaît-elle, il existe des preuves « claires et convaincantes » de fraudes - 700 à ce jour ! -, ce qui nécessite une vérification supplémentaire de l'ensemble des résultats. Et voilà les Américains pris à leur propre jeu, eux qui exigeaient un scrutin sans tache. Les abus de toute sorte minent d'ores et déjà la légitimité, et donc la crédibilité, de leur poulain. Du coup, celui-ci raidit sa position et se montre encore moins disposé que par le passé à collaborer avec la communauté internationale, Washington en particulier, qui vient de lui faire parvenir, par le biais de son ambassadeur à Kaboul, Karl W. Eikenberry, un message on ne peut plus clair : « Ne pavoisez pas trop tôt. » Au vu de cette démarche, peu habituelle, la volte-face de la commission électorale et celle que prépare le chef de l'État paraissent compréhensibles sinon justifiables.
On conviendra que tout cela fait un peu désordre à l'heure où le commandement militaire US appelle à l'envoi de renforts quand, l'un après l'autre, les Alliés donnent l'impression de vouloir se désengager d'une aventure bien trop coûteuse et dont ils voient mal l'issue. Plus inquiétant : les médias se posent la question de savoir si, en définitive, il ne vaudrait pas mieux prendre langue avec l'ennemi, comprendre les talibans, parce qu'il ne peut y avoir de solution militaire au conflit. Les combattants sont fatigués, les diplomates aussi et avec eux l'opinion mondiale. Décidément, les temps ne sont plus à la guerre. Heureusement.

