Effet miroir : si les litiges internes revêtent un caractère bien plus sectaire que politique, et que l'on ne peut, dès lors, les traiter au moyen de la présente Constitution, le pays est-il voué à attendre qu'on le dote d'un nouveau régime public avant d'être gouverné ? Et ne risque-t-il pas d'aller vers l'abîme, comme le craint l'ancien président du Conseil Nagib Mikati ? N'est-il pas grand temps que les leaders cessent de se chercher des poux dans la tête, de se crêper un chignon aussi infesté, de se défier, de se provoquer, de se mettre des bâtons dans les roues ? Quand donc vont-ils se décider à aplanir les contentieux qui les opposent, en toute loyauté nationale ? Pour s'accorder, s'il faut un nouvel ordre de marche, sur la mise en place d'un cabinet de transition pavant la voie à une Constituante.
Le thème de la sortie de crise a été, récemment, au centre d'un débat de cénacle groupant nombre de députés et de professionnels de la politique. Premier constat, unanime : la complexité redoutable de la situation induit qu'il est nécessaire de se mettre en quête de solutions simples, commodes. Partant de là, certains proposent qu'on largue la formule de cabinet d'union, puisqu'elle semble pratiquement hors de portée. Ils se rabattent donc sur l'orthodoxie démocratique qui commande que la majorité gouverne seule. À leur avis, si l'opposition tentait alors d'aller plus loin que le refus d'accorder la confiance au gouvernement, elle en assumerait la responsabilité et les conséquences aux yeux des gens.
D'autres suggèrent, au nom du réalisme, que l'on instaure un cabinet de ténors dirigé par Saad Hariri, avec comme sunnites Nagib Mikati et Mohammad Safadi ; comme maronites, Amine Gemayel, Michel Aoun et Samir Geagea ; comme chiites, trois représentants du tandem Amal-Hezbollah ; puis Michel Murr pour les grecs-orthodoxes, Michel Pharaon pour les grecs-catholiques et un arménien.
Risque d'implosion
La formule a l'air séduisante, mais quand on réunit autant de contraires au top niveau, le risque d'implosion est garanti, avec des effets bien moins réparables que lorsque le gouvernement se compose de figures de second rang. On peut même craindre que cette implosion ne tourne à l'explosion sécuritaire généralisée. Ou encore que le pays n'entre dans une crise de pouvoir sans issue. De plus, comment des leaders qui sont porteurs d'idéologies et de projets inconciliables peuvent-ils accorder leurs violons pour ce qui est du cap à adopter, de la nature même de la mission du gouvernement, et des moyens à mettre en œuvre pour aborder les problèmes politiques, sécuritaires et socio-économiques ?
C'est pourquoi d'autres intervenants estiment qu'il convient de renoncer à mettre en place un gouvernement de professionnels puisés dans les travées de l'hémicycle. Pour eux, le mieux reste de faire appel à des extraparlementaires, avec l'accord des forces politiques concernées. Mais, justement, voudraient-elles tolérer une formule qui les exclut du pouvoir ? À supposer qu'elles s'y résignent, ne multiplieraient-elles pas, ensuite, les embouches devant les intrus amateurs, à la Chambre comme au-dehors ? Et puis les extraparlementaires installés au pouvoir pourraient-ils prendre des décisions sans en référer aux partis qui leur ont délivré leurs visas ? On retomberait alors dans le même topo que dans le cabinet soi-disant d'union, avec le blocage et la paralysie comme seuls résultats courus d'avance. Mais la majorité des participants au débat évoqué ont estimé que le recours à un gouvernement d'extraparlementaires reste l'unique pis-aller dans l'état actuel du clivage sur la scène locale. En soulignant que cette formule est celle qui se rapproche le plus de la neutralité du pouvoir par rapport à ce clivage, donc de la neutralisation du préjudice qu'il cause à l'État comme à la nation. D'autant, concluent ces cadres, qu'on prendrait soin de faire appel à la crème de l'élite, à des hommes inspirant confiance à tous les Libanais.

