Plus sérieusement - l'affaire est bien trop grave pour faire l'objet de plaisanteries -, lentement mais sûrement el-Qaëda est en train de transformer l'Arabia Felix des Romains en une base arrière pour ses opérations en Arabie saoudite et dans l'ensemble de la péninsule. Comment oublier, à ce propos, que 96 des 240 détenus de Guantanamo en sont originaires et que, dès janvier dernier, au lendemain même de l'annonce de la fusion entre les deux branches du mouvement, le général David Petraeus exprimait la crainte de voir émerger « un nouvel Afghanistan, dans une zone devenue un refuge pour les jihadistes » ? Désormais, le régime doit se battre sur un triple front : une révolte au nord, une menace d'éclatement au sud et, ici et là, l'irruption de l'organisation créée par Oussama Ben Laden (un enfant du pays...) dans un conflit, latent depuis 1990, date de la fusion entre Aden et Sanaa.
En près de vingt ans, le pays n'a cessé de s'en aller, comme les écrevisses d'Apollinaire, « à reculons, à reculons ». Président du Nord-Yémen en 1978 puis de l'union qu'il dirige sans interruption jusqu'à aujourd'hui, Ali Abdallah Saleh commence par s'appuyer, pour gouverner, sur sa base tribale, puis sur l'armée, enfin sur un échafaudage complexe d'institutions à caractère vaguement social. Bien vite, sentant le vent tourner, il entreprend de tabler sur la carte islamiste, et les partisans de cette mouvance sont enrôlés dans la guérilla contre les Russes, en Afghanistan. Il n'est pas le seul dirigeant arabe à s'engager sur cette voie, sans voir que ces barbus risquent, un jour ou l'autre, de se retourner contre les régimes qui ont fait d'eux des guerriers d'Allah. Sentant venir le danger, le chef de l'État les incorpore à leur retour dans l'armée avant de les renvoyer au front, intérieur cette fois, contre les insurgés de Saada, conduits par les membres de la tribu des Houthis. Un accord conclu en 2007 sous l'égide du Qatar n'aura tenu que quelques mois avant que les affrontements ne reprennent, avec une violence accrue, s'étendant aux provinces voisines.
Dans le Sud, où la population est essentiellement de confession zeidite (43 pour cent, contre 53 pour cent de sunnites), le conflit revêt un double caractère sectaire et socio-économique. À Lahj, al-Dhalei, Hadramaout et Abyan, les manifestants ont d'abord réclamé « la fin de l'occupation nordiste » avant d'exiger de faire sécession. La liste des doléances est interminable : saisies de terres par de puissants apparatchikis, dans la foulée de la « défaite » lors de la guerre civile de 1994, exclusion des Sudistes des administrations officielles et des rangs de l'armée, meurtres politiques, détentions arbitraires, éclosions d'une multitude de camps et de points de contrôle, mais surtout appauvrissement constant d'une région ignorée dans la répartition des richesses provenant du pétrole, une manne pourtant extraite du Sud. En bref, une discrimination généralisée opérée, selon cheikh Tarek el-Fadli, jadis allié du pouvoir et devenu depuis l'un de ses plus irréductibles adversaires, par « les envahisseurs de la terre et de nos richesses ».
Il serait facile, un certain manichéisme aidant, de juger que le Nord est riche et le Sud pauvre. En réalité, estime une étude de Chatham House, l'inflation atteint le taux record de 27 pour cent, le chômage touche 40 pour cent de la main-d'œuvre, la malnutrition affecte 46 pour cent des enfants et l'on estime à 7 millions, sur une population d'environ 22 millions d'âmes, le nombre de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté ; quant à l'illettrisme, il se situerait entre 50 et 70 pour cent des habitants. Tous ces chiffres justifient le fait que le Yémen figure dans le peloton de tête des nations ayant raté leur décollage.
Le 25 avril dernier, Saleh lançait cet avertissement : « Si la menace contre l'unité venait à se concrétiser, à Dieu ne plaise, le pays ne serait pas divisé en deux mais en plusieurs parties. On se battrait maison à maison. Il nous faut retenir les leçons irakienne et somalienne. » Apparemment, nul encore ne semble avoir fait sien cet enseignement.

