Rechercher
Rechercher

Moyen Orient et Monde - Le Point

Le dernier relayeur

Dans un discours à l'occasion de son 15 000e vote, prononcé en 2007 dans cet antre, le sien, que fut cinquante ans durant le Sénat américain, il avait dit : « J'ai consacré ma vie à tenter d'être la voix de ce que j'estime être la marche de cette nation vers le progrès. » Dans la nuit de mardi à mercredi, le vieux lion a cessé de rugir et nous voilà tous, à des degrés divers mais également bouleversés, inconsolables orphelins du dernier des Kennedy, nostalgiques d'une époque généreuse en grands hommes et en idées tout aussi grandes, condamnés désormais à côtoyer un bien peu exaltant quotidien, tracé par les gnomes qui nous gouvernent.
Le géant qui vient de perdre son dernier combat contre le mal qui rongeait son cerveau aura marqué de son indélébile empreinte tout ce qui touche au quotidien de ses concitoyens, plus globalement de ses frères en l'humanité. Les réglementations sociales, c'est lui, et aussi les textes sur la santé, l'éducation et le logement ; lui aussi les droits des immigrants, des femmes, des minorités, des handicapés, des gays. Les réformes qui ont achevé de faire de la Cour suprême un modèle du genre, il les a pratiquement dictées aux autres membres de la commission des Affaires juridiques. Au total, il y eut ainsi, échelonnés sur plus de cinquante ans, des douzaines de projets, ce qui permet à Barack Obama de qualifier leur auteur de « plus grand sénateur de notre temps ».
Rien pourtant ne permettait au futur législateur boulimique d'ambitionner le rôle devenu le sien. Le destin du play-boy de la première époque, du recalé pour cause de triche à Harvard - il devait ultérieurement réintégrer les bancs de la prestigieuse université après ses deux années de purgatoire militaire -, du triste héros du drame de Chappaquiddick, du troisième homme du légendaire trio des glorious sixties, ce furent les drames de Dallas en 1963, de l'hôtel Ambassador à Los Angeles en 1968 qui permirent de le forger. Aux obsèques de Bobby, célébrées à la cathédrale Saint Patrick de New York, il avait repris à son compte cette superbe réflexion de George Bernard Shaw qu'aimait à citer son frère : « Certains voient les choses comme elles sont et se disent "pourquoi ?". » « Je rêve de choses qui n'ont jamais existé et je me dis "pourquoi pas" ? » Dès lors, Midas de la politique de son pays, il allait, grâce à son impulsion, donner force de loi à tous les dossiers sur lesquels il lui est arrivé de se pencher. Le plus important, celui du système de santé, qui était son baby beaucoup plus que celui du président, fait depuis quelques semaines l'objet de vifs débats au Congrès et dans les médias. Il est incontestable que la Maison-Blanche comptait beaucoup sur lui pour l'emporter.
On dit que des talents de footballeur avaient attiré sur lui l'attention de Lisle Blackbourn, coach de l'équipe des Green Bay Packers, qui lui avait offert une place dans son onze. Réponse de l'intéressé, qui avait décliné la proposition : « J'ai déjà choisi de terminer mes études de droit puis de pratiquer un autre sport de contact, la politique. » Si ses premiers pas au Sénat furent loin d'être marqués d'une pierre blanche, il n'allait pas tarder à rattraper son faux départ dû à une manœuvre de la famille frappée au coin d'un népotisme à peine masqué. Aveu (tardif) d'un de ses collègues à la Chambre haute, Robert Byrd, lors d'une cérémonie marquant ses 75 ans : « Au début, je ne le portais pas dans mon cœur et lui non plus ne m'aimait pas. » Tout cela n'allait pas tarder à changer tant il avait fini par impressionner jusqu'aux plus irréductibles de ses ennemis. Il émanait de lui un tel charisme - ah ! ces Kennedy... -, sa passion pour les causes qu'il défendait de sa voix de stentor était telle qu'on ne pouvait pas ne pas être subjugué. Il est arrivé à ce démocrate - « de gauche », tient-on à souligner au pays où il est mal vu d'être un « radical » - de faire cause commune avec des républicains comme George W. Bush pour le « No child left behind Act » ou comme John McCain pour le projet sur l'immigration tant importait à ses yeux la cause à défendre plutôt que l'esprit étroitement partisan. Depuis que les médecins avaient diagnostiqué, il y a un an, sa tumeur, les médias avaient annoncé plus d'une fois sa disparition, ce qui aurait pu lui faire dire, à l'instar de son compatriote Mark Twain : « Les nouvelles concernant ma mort ont été grandement exagérées. »
Avec ce départ, c'est une page, la dernière, de la grande saga kennedyenne qui est tournée, faite de tragédies et de triomphes, ponctuée par la mélopée des chœurs comme dans la Grèce antique. Sur l'Olympe de Hyannis Port, demain lieu de pèlerinage en souvenir d'une époque à jamais révolue, une faible flamme vacille encore, sans personne pour la ranimer. Les surhommes aussi meurent. Mais les idées ?...

Dans un discours à l'occasion de son 15 000e vote, prononcé en 2007 dans cet antre, le sien, que fut cinquante ans durant le Sénat américain, il avait dit : « J'ai consacré ma vie à tenter d'être la voix de ce que j'estime être la marche de cette nation vers le progrès. » Dans la nuit de mardi à mercredi, le vieux lion a cessé de rugir et nous voilà tous, à des degrés divers mais également bouleversés, inconsolables orphelins du dernier des Kennedy, nostalgiques d'une époque généreuse en grands hommes et en idées tout aussi grandes, condamnés désormais à côtoyer un bien peu exaltant quotidien, tracé par les gnomes qui nous...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut