Dès avant les législatives, le prélat avait exprimé de fortes inquiétudes quant à la polémique que susciterait la nature du gouvernement à venir. Cela en raison de l'obstination de l'opposition à faire rééditer l'expérience bancale d'un cabinet dit d'union nationale, identique à celui de Fouad Siniora. Le cardinal se demandait ce qu'il adviendrait du pays si l'on ne parvenait pas à mettre sur pied une telle formule. Ses appréhensions se fondaient sur le tableau politique, guère exemplaire à ses yeux, que la scène locale avait présenté tout le long de la première année du régime Sleiman. Mgr Sfeir soulignait qu'il y avait tout à craindre de voir se répéter les turbulences qui avaient accompagné la naissance du cabinet Siniora. Ajoutant que les événements avaient largement montré que l'accord de Doha n'avait produit que des résultats pour le moins douteux.
Selon des sources politiques informées, les jugements sobres et ramassés du patriarche Sfeir découlent en réalité d'une réflexion très développée. Il considère en premier lieu que le recours à ce que l'on appelle la démocratie consensuelle ne peut se justifier que dans un cas de force majeure, de crise aiguë. Il doit donc être exceptionnel, provisoire et transitoire. D'autant qu'il n'est pas prévu dans la Constitution, et qu'il en trahit même l'esprit autant que la lettre. Tout comme il ne débouche, comme on l'a vu avec les nominations et avec le budget, que sur une paralysie des rouages de l'État. Un État frappé d'autant plus durement dans son essence même que Doha, conférence cornaquée par les Syriens et les Saoudiens, consacre une dénégation du Liban, du moment que des questions internes comme l'élection d'un chef de l'État, la formation d'un gouvernement et l'adoption d'une loi électorale déterminée ne peuvent pas être réglées sans intervention étrangère.
Et lorsqu'un tel arbitrage ne peut tout simplement pas être sollicité, c'est l'impasse assurée. Il en va ainsi pour les décisions se rapportant aux sujets, ou aux projets, importants. Comme les réformes, le redressement économique et Paris III. Le Liban est certain de se retrouver, par la grâce de la formule Doha, avec un gouvernement qui, en réalité, ne peut que se contenter d'expédier les affaires courantes, comme cela a été pratiquement le cas avec l'équipe sortante.
Pagaille
Si le Liban avait adopté dès le départ la démocratie consensuelle, il n'aurait pas eu de présidents, car à chaque échéance, un accord aurait été impossible à conclure. La force de la démocratie du nombre, de la démocratie tout court en fait car la démocratie consensuelle n'en est pas une, a été illustrée en 1970 par l'élection de Sleimane Frangié, face à Élias Sarkis, par une seule voix d'écart. Et si l'on avait décidé qu'il n'y aurait que des gouvernements d'union, donc plus d'opposition qui censure, rien n'aurait jamais été décidé, le pays aurait fondu dans des crises successives, dont on n'aurait pu sortir qu'à coups de violence de rue, genre 7 mai, débouchant sur des Doha reportant le problème, et même l'aggravant en un sens, sans le régler.
Ce n'est pas dans les bricolages ministériels que le consensus a sa place. Mais, en tant que résultante du principe premier de coexistence, sur le plan des mécanismes institutionnels propres à ce pays composite.

