La reconstruction du camp palestinien de Nahr el-Bared au nord de Tripoli semble devoir se faire aux dépens d'un site archéologique important, celui d'Orthosia. Cette cité située au bord de la mer était au Ve siècle le siège d'un évêque grec, qui relevait du métropolite de Tyr, avec les autres diocèses environnants d'Arca et de Tripoli, dans le cadre du patriarcat d'Antioche.
Jean Rufus, un auteur de l'époque qui était moine en Palestine, donne à la cité le nom d'« Ortosiada ». Il en parle à propos du voyage en Phénicie d'un évêque de Palestine qu'il admirait beaucoup, Pierre l'Ibérien (on dirait aujourd'hui le Géorgien). Pierre avait délaissé à l'époque son monastère de Mayouma, aux environs de Gaza, car il était poursuivi par les autorités byzantines. Il trouva refuge pour un temps à Orthosia où l'évêque de la ville lui donna un magasin à sel pour y habiter, au bord de la mer, la cité n'ayant pas d'autre endroit convenable pour l'accueillir. Selon Rufus, Orthosia était à l'époque une petite ville qui comptait peu d'habitants. Elle était dotée d'un grand réservoir où elle recueillait les chutes d'eaux venues du Mont-Liban et comptait également une église dédiée aux martyrs Serge et Bachus, dont les reliques étaient vénérées dans un martyrium voisin.
Pendant le séjour de Pierre l'Ibérien à Orthosia, un événement extraordinaire eut lieu : la découverte des reliques des saints martyrs Lucas, Phocas, Romanus et leurs compagnons dans un jardin voisin du magasin à sel où l'évêque fugitif résidait. Les martyrs, inconnus par ailleurs, étaient apparus au cours d'une vision nocturne au jardinier du lieu et lui avaient enjoint d'y creuser la terre pour retrouver leurs ossements, insistant pour que la découverte ait lieu exclusivement en présence de Pierre l'Ibérien. Bien entendu, on creusa le lendemain au lieu dit et l'on déterra leurs os, brûlés, rassemblés dans une urne de plomb. On en avisa l'évêque d'Orthosia qui vint, accompagné des moines, et l'on prit solennellement les reliques en procession jusqu'à l'église des Saints-Serge et Bachus où on les déposa dans le « diaconicon ». L'événement fut rapidement connu dans toute la contrée. Le 3 mai, une grande foule venue des villes et villages des environs se rassembla et l'on transféra en grande pompe les reliques dans le martyrium près de celles de leurs frères dans le martyr, Serge et Bachus.
Orthosia est encore mentionnée à l'époque des croisades. La petite cité était toujours le siège d'un évêque grec, mais les Francs qui avaient investi Tripoli et sa région en 1109 désiraient établir leur propre hiérarchie religieuse. Ils joignirent Orthosia à Botrys (Batroun), Arca et Tripoli pour former un diocèse latin unique. On ignore si l'évêque grec d'Orthosia demeura en place, mais le clergé latin s'appropria son église, qui était peut-être encore celle des Saints-Serge et Bachus ; celle-ci fut donnée avant 1123 à l'abbaye Saint Ruf de Valences, située bien loin de là, de l'autre côté de la Méditerranée, dans la vallée de la Drôme au sud-ouest de la France.
On perd malheureusement trace de l'Orthosia chrétienne après les croisades. En avril 1289, le sultan mamelouk Qalawoun assiégea Tripoli et, après une résistance d'un mois, les Francs s'enfuirent sur leurs vaisseaux, quittant définitivement une contrée qu'ils avaient occupée environ deux siècles. Beaucoup d'églises de Tripoli furent détruites, et celle d'Orthosia a pu subir le même sort.
Il serait dommage aujourd'hui qu'un site religieux aussi intéressant disparaisse, même si des impératifs humanitaires et politiques l'exigent. Des situations de ce genre sont courantes dans des pays aussi riches d'histoire que le Liban, comme en Égypte ou en Turquie. Les solutions qui sont adoptées en général vont vers un compromis concernant le terrain à bâtir, une partie de ce terrain étant consacrée aux fouilles archéologiques et l'autre à la construction.
Un autre compromis peut également être trouvé sur le facteur temps : on pourrait accorder un an aux archéologues pour recouvrer autant que possible la mémoire du lieu et procéder ensuite aux travaux requis.
Ray JABRE-MOUAWAD


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